lundi 12 mars 2018

3 femmes chez Lakevio

Les témoignages.


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J'ai plutôt pensé qu'il s'agissait de trois personnages en quête d'une histoire… et donc j'en ai rédigé une !

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« La mode illustrée »

Madame Aline Raymond dirigeait d'une main ferme  « La Mode Illustrée  — Journal de la famille contenant les dessins de mode les plus élégants et des modèles de travaux d'aiguille — beaux-arts  — chroniques — nouvelles — littérature etc. » ainsi que l'indiquait l'entête d'une manière aussi somptueuse que pompeuse.

Elle avait tout récemment installé ses bureaux 56 rue Jacob à Paris. Grande nouvelle s'il en était, Madame Raymond venait de décider de passer à la couleur les croquis de mode  dans son journal. C'était une révolution. Pour y parvenir elle avait dû céder aux sirènes de la « réclame » sinon elle n'aurait pu boucler son budget. Ah ! la réclame ! Passe encore pour la MIGRAININE, remède souverain du bon docteur Paquignon qui « garantissait la disparition instantanée des migraines » ; passe encore pour la pâte dentifrice des bénédictins de l’Abbaye de Soulac, qui supprimait les maux de dents tout aussi instantanément ; passe encore pour le Sunlimios de Harris qui redonnait très rapidement « couleur et jeunesse aux cheveux gris », ou les « dragées de croissance du Dr Thompson » ; mais alors, être obligée d'accepter des réclames contre la constipation, les dépuratifs et autres purgatifs, cela lui était insupportable !

Madame Aline Raymond examinait avec cet air  impavide et énigmatique qui la caractérisait, la proposition d'illustration en couleur  de deux toilettes de Madame Bréant-Castel,  magnifiques robes en voile garnies de broderies, l'une rouge et l'autre bleu. Madame Bréant-Castel se tenait derrière elle, faisant preuve d'une certaine audace consistant à oser poser ses mains sur les épaules de Madame Aline Raymond, comme si elles étaient des amies de toujours.


Emeline Raymond, la fille d'Aline, les regardait toutes les deux, le menton entre les mains. Elle ne disait rien, mais n'en pensait pas moins. Pour tout dire, elle détestait les manières de Madame Bréant-Castel, et ses dessins de mode qui n'avaient pas beaucoup d'allure. Son absence de maîtrise de la colorisation sautait aux yeux. Déjà que ses croquis en noir et blanc n'étaient pas à la hauteur du journal, là on arrivait à la limite du tolérable. Seulement voilà, elle semblait avoir charmé sa mère et c’était proprement insupportable. La Bréant-Castel en prenait à sa guise et il faudrait un jour que cela cesse. Cette femme allait une fois encore obtenir l'assentiment de sa mère. C’était absolument inadmissible, et ne faisait qu’ajouter aux griefs déjà nombreux que nourrissait Emeline à l’égard de sa mère.

Emeline enrageait depuis bien longtemps du manque de reconnaissance de sa mère envers elle, sous prétexte que cette dernière considérait que la rédaction de son feuilleton à épisodes « Aide toi le ciel t'aidera » —  que d'ailleurs elle ne lui autorisait même pas à signer de son nom —, n'était qu'un accessoire à la revue. Or, Emeline était convaincue que les histoires sentimentales qu'elle développait et le suspense qu'elle maintenait de numéro en numéro tenait en haleine un lectorat qui aurait pu très bien acheter une revue concurrente. Selon Emeline, sa mère se montrait trop passéiste. Objectivement ce n'était pas exact. La preuve, elle était l'une des premières à opter pour la couleur. Mais Emeline avait besoin de prétextes pour se masquer à elle-même la jalousie farouche qu’elle ressentait.

C'est d'ailleurs ce que pensait  Georges Lecornu, l'amant d'Emeline Raymond. Tous deux ourdissaient dans l'ombre quelques manœuvres subtiles  pour s'emparer du journal et évincer la vieille. Lecornu croyait jouer sur du velours puisque Emeline détestait sa mère. Par la suite il n’aurait aucun mal à se débarrasser de la fille et le tour serait joué.


Cet aigrefin oubliait cependant qu’Aline Raymond avait de l’expérience et du métier et qu’elle n’était pas dupe des manœuvres de l’amant de sa fille, et des ambitions de cette dernière. 

Madame Raymond mère laissa donc entrevoir à sa fille qu'elle recherchait un associé pour financer le développement du journal et lui demanda si par hasard elle connaissait quelqu'un. Emeline ne tarda pas à lui parler de Georges son amant. Madame mère se montra fort intéressée et conclut avec l'amant un accord par lequel ce dernier versait une somme rondelette en Louis d’or, seuls biens qu’il tenait ,parait-il, d’un oncle lointain, et Madame Raymond mère un montant équivalent en numéraire. L'ensemble fut déposé dans un coffre à la banque. Bien entendu chacun des protagonistes disposait d’un libre accès au coffre, chacun jouant le jeu d'une pseudo confiance accordée à l'autre. « La mode illustrée » était donc appelée à un bel avenir.


Assez rapidement, Aline Raymond se rendit à la banque, prit les louis d'or et déposa la contrepartie en numéraire dans le coffre avec un petit mot sympathique à l'attention de Georges l'amant attentionné mais néanmoins escroc. Georges se montra étonné. Après une explication certes alambiquée mais qu'il estima convaincante, les choses en restèrent là.

Quelques semaines plus tard, Aline Raymond saisit le moindre prétexte pour remettre en cause leur accord, affirmant qu'elle voulait se séparer de Georges et que c'était une erreur d'avoir conclu un pacte avec lui. Cependant, pour reconnaître ses torts, elle accepta de laisser à Georges la totalité du contenu du coffre à titre de dédommagement.

Tout cela fut la goutte qui fit déborder le vase de sa fille Emeline. Du jour au lendemain elle cessa de rédiger son feuilleton « Aide toi le ciel t'aidera », et partit avec son amant et le paquet d'argent pour un pays lointain.

Il semblerait que c'est en voulant changer l'argent pour la monnaie locale du pays de destination que leur nouvelle banque constata que l'ensemble du numéraire était des faux billets. Ceux-ci avait été fabriqués avec une parfaite maîtrise et beaucoup de technicité par Madame Bréant-Castel, qui continua de faire des croquis de mode pour Aline Raymond et noua avec elle une relation quelque peu trouble.

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(1) Le Journal, son contenu, le feuilleton,  les réclames, et les personnes citées, sont authentiques — L’histoire est fictive….


17 commentaires:

  1. J'adore ces vieilles revues de mode.

    Sinon, c'est parfaitement raconté et avec un brin de férocité, comme souvent ...........

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    1. Quand même ! Au moins cette fois-ci, aucun personnage n'en a assassiné un autre… !
      ;-))

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  2. L'histoire est très attractive et Madame Raymond magnifiquement douée dans la rouerie ! Un rapport mère-fille bien difficile en effet !
    Merci pour les gravures de mode anciennes dont je suis friande !

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    1. Pour les gravures anciennes, cela ne m'étonne pas compte tenu du choix que généralement tu fais des œuvres pour tes consignes…
      Madame Raymond a en effet plus d'un tour sous ses jupons !!

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  3. Quelle imagination ! J'adore ! :-)

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  4. Je remarque une chose les personnages chez Lakevio ne sont jamais sympathiques. J'aime beaucoup Soulac.

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    1. Ce n'est pas faux, en effet !
      En tout cas cette photo-là n'incite pas à des débordements d'enthousiasme !…
      ;-)

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  5. Belle tranche de vie dans un milieu interlope...sans vouloir faire de rime intempestive !
    Le Diable s'habille en Prada version Alain X, ça a de la gueule !
    Tu peux vendre tes droits à la Century Fox.
    ¸¸.•*¨*• ☆

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    1. ;-)
      Madame Raymond ayant du chien, je vendrai plutôt à la Century Fox terrier !

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  6. Je ne suis pas certaine que la morale soit sauve... mais j'ai passé un bon moment à te lire !

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    1. Si si, la morale est sauve… enfin, celle bourgeoise, et pas tellement celle chrétienne…
      ;-)

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  7. J'adore ! Excellente documentation ! Terrible mère quand même ! il ne faut jamais sous estimer l'expérience des plus âgé(e)s ;)

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    1. On fait des découvertes intéressantes dans la presse féminine de ce temps-là…
      comment te fabriquer toi-même un corset qui te donne la taille de guêpe en soins palliatifs…
      hélas, l'art de l'aiguille se perd, ma bonne dame !…
      ;-)

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  8. Quand il y a de l'argent, il n'y a plus de famille. Dans les revues de mode, chez les chanteurs... Et comme dirait le proverbe persan: "L'héritage du chacal revient au loup"...

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    1. Comment peut-on être persan ?
      Hé bien voilà, j'ai ma réponse…
      :-)
      merci pour ce terrible proverbe, que je ne connaissais pas…

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  9. Il y a un site absolument génial si tu veux farfouiller dans le domaine mode et mondain des années folles http://patrimoine.editionsjalou.com/lofficiel-de-la-mode-archivesp-13-1920.html

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