Après Anne-Françoise Coulomy et ses portes dont on se demande toujours où elles mènent ou ce qu'elles cachent, voici Fernando Saenz Perdrosa et ses attentes d’un train qui mènera je ne sais où pour rejoindre je ne sais quoi ou échapper à je ne sais qui.
C’est toute l’histoire de « Le je ne sais quoi et le presque rien ».
A vous, et à moi, de jouer d’ici lundi…
Invariablement elle portait cet imperméable suranné serré à la ceinture. De son bras gauche pendait un sac informe. Il se demandait si elle n'allait pas le lâcher dans un geste de désespoir.
Ce jour là la scène était incongrue à cause d'un sac de voyage posé sur le quai. Mais à qui donc appartenait cet étrange objet, parce que comme tout un chacun, elle n'avait que deux bras. Un bras pour le sac à mains, un bras pour le parapluie. Mais qu'en était-il de cette sacoche de voyage ?
C'est le genre de questions qu'il se posait pour tromper son ennui en attendant sa retraite qui ne tardera pas. Il était encore qualifié de « chef de gare » alors que celle-ci avait quasiment disparue. Désormais il ne servirait à rien d'autre qu'à renseigner d'éventuels voyageurs qui se faisaient aussi rares qu'une plaque de neige au Sahara. Oui, parce qu'à tout dire, il aurait aimé diriger une compagnie de chemin de fer au Sahara.
Au loin on aperçut la lueur du phare de la locomotive. La femme regardait dans la direction de la bête transpirant sa vapeur. Où donc ailleurs aurait-elle bien pu regarder ? C'était logique. Tout était logique. Le train allait passer sans s'arrêter, comme chaque mercredi. Cela faisait des mois et des mois que plus un train ne s'arrêtait à cet endroit déserté depuis que les usines alentour avaient fait faillite il n'y avait plus aucun ouvrier à amener le matin et faire repartir le soir.
La pluie avait cessé. La dame ferma son parapluie et se retourna vers le préposé à rien du tout pour l'interpeller. Celui-ci souleva sa casquette de chef de gare deux étoiles pour la saluer selon le règlement :
— Est-ce que la prochaine fois le train s'arrêtera enfin ?. Elle avait un regard qui tenait à la fois du désespoir et de la folle espérance. Parce que je dois absolument lui remettre le sac ! Vous comprenez ? C'est très important.
— Mais pourquoi donc ne m'avez-vous pas prévenu plus tôt ! C'est votre travail quand même. Vous pensez bien que si j'avais reçu cette information, j'aurais moi-même porté le sac de voyage à vélo pour le lui remettre en main propre. Maintenant il va falloir que j'attende encore une semaine pour revenir sur ce quai de gare. Et donc, si je comprends bien, vous ne servez à strictement à rien, alors que moi je fais mon métier de transporter et d'attendre.
Mon père me l'avait souvent répété et seriné à l'oreille : « Méfie-toi du train-train quotidien ! ».
Et depuis je cherche toujours à comprendre ce qu'il a voulu me dire exactement.



