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lundi 6 novembre 2023

La sacoche


176ème Devoir de Lakevio du Goût



Après Anne-Françoise Coulomy et ses portes dont on se demande toujours où elles mènent ou ce qu'elles cachent, voici Fernando Saenz Perdrosa et ses attentes d’un train qui mènera je ne sais où pour rejoindre je ne sais quoi ou échapper à je ne sais qui.
C’est toute l’histoire de « Le je ne sais quoi et le presque rien ».
A vous, et à moi, de jouer d’ici lundi…



Cela faisait déjà combien de temps qu'elle venait sur le quai de cet arrêt ? Des semaines ? Des mois ? En tout cas elle était encore là ce mercredi matin, comme chaque mercredi matin de cet automne-là qui noyait la petite gare dans le brouillard.
Invariablement elle portait cet imperméable suranné serré à la ceinture. De son bras gauche pendait un sac informe. Il se demandait si elle n'allait pas le lâcher dans un geste de désespoir.
Ce jour là la scène était incongrue à cause d'un sac de voyage posé sur le quai. Mais à qui donc appartenait cet étrange objet, parce que comme tout un chacun, elle n'avait que deux bras. Un bras pour le sac à mains, un bras pour le parapluie. Mais qu'en était-il de cette sacoche de voyage ?

C'est le genre de questions qu'il se posait pour tromper son ennui en attendant sa retraite qui ne tardera pas. Il était encore qualifié de « chef de gare » alors que celle-ci avait quasiment disparue. Désormais il ne servirait à rien d'autre qu'à renseigner d'éventuels voyageurs qui se faisaient aussi rares qu'une plaque de neige au Sahara. Oui, parce qu'à tout dire, il aurait aimé diriger une compagnie de chemin de fer au Sahara.

Au loin on aperçut la lueur du phare de la locomotive. La femme regardait dans la direction de la bête transpirant sa vapeur. Où donc ailleurs aurait-elle bien pu regarder ? C'était logique. Tout était logique. Le train allait passer sans s'arrêter, comme chaque mercredi. Cela faisait des mois et des mois que plus un train ne s'arrêtait à cet endroit déserté depuis que les usines alentour avaient fait faillite il n'y avait plus aucun ouvrier à amener le matin et faire repartir le soir.

La pluie avait cessé. La dame ferma son parapluie et se retourna vers le préposé à rien du tout pour l'interpeller. Celui-ci souleva sa casquette de chef de gare deux étoiles pour la saluer selon le règlement :
— Est-ce que la prochaine fois le train s'arrêtera enfin ?. Elle avait un regard qui tenait à la fois du désespoir et de la folle espérance. Parce que je dois absolument lui remettre le sac ! Vous comprenez ? C'est très important.

— Madame, comme je vous l'ai dit de manière circonstanciée la dernière fois, plus aucun train ne s'arrête ici depuis bientôt plus d'un an. Si je suis là chaque jour, c'est uniquement pour attendre ma mise à la retraite qui ne saurait tarder.

— Mais pourquoi donc ne m'avez-vous pas prévenu plus tôt ! C'est votre travail quand même. Vous pensez bien que si j'avais reçu cette information, j'aurais moi-même porté le sac de voyage à vélo pour le lui remettre en main propre. Maintenant il va falloir que j'attende encore une semaine pour revenir sur ce quai de gare. Et donc, si je comprends bien, vous ne servez à strictement à rien, alors que moi je fais mon métier de transporter et d'attendre.

Et moi ? Pourquoi étais-je là ? Pourquoi vivre chaque semaine cette scène répétitive. Probablement que c'est mon devoir de tenter de comprendre ce que le Destin veut me signifier pour gouverner ma propre existence.
Mon père me l'avait souvent répété et seriné à l'oreille : « Méfie-toi du train-train quotidien ! ».
Et depuis je cherche toujours à comprendre ce qu'il a voulu me dire exactement.
 

lundi 30 octobre 2023

Les délicieux délires d'automne.

 

175 ème Devoir de Lakevio du Goût.


Vous avez vu le temps qu’il fait ?
Je suis que vous avez, comme moi, plein de choses a dire sur ‘l’automne.
Sans aller jusqu’à tartiner sur « Ô bruit doux de la pluie par terre et sur les toits », si vous parliez quand même de « ce cœur qui s’ennuie » et de ce que suscite chez vous cette ambiance si particulière de l’automne, cette saison à la fois triste et belle ?

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Il est bien loin le temps où nous nous demandions si il ne valait pas mieux descendre vers le sud pour y vivre une retraite heureuse, paisible, tranquille et ensoleillée. Mon père avait paraît-il rêvé d'un genre de vieux moulin au bord d'une rivière chantante.
Hélas aujourd'hui, là-bas, c'est catastrophe sur catastrophe !

Comme c'est beau tout ce que chacun se construit avec des rêves, les siens et ceux des autres qui font des confidences semblables.
Ce qui était certain en ce temps-là, c'est qu'on n'aurait plus jamais la guerre en Europe !
Ce qui était tout aussi clair, c'est que le réchauffement de la planète, (à cause de nous, car tout est à cause de nous) commencerait à avoir quelques effets vers la fin du XXIe siècle, si tout va mal.

Je me souviens des cours sur « le principe de réalité ». C'était excessivement simple : il suffisait de couper radicalement avec le principe de plaisir à tout prix, surtout si on n'était pas fortuné. J'ai toujours adoré les principes qu'on ne s'applique jamais à soi-même : et ceci par principe !

Alors donc nous voici en automne.
Revenons à nos moutons tondus, parce que la consigne, c'est la consigne, et que le devoir, c'est le devoir. Et j'ai donc le devoir de vous dire que généralement l'automne m'emmerde. Il pleut, il fait froid, il y a du vent, des tempêtes, des inondations, des coulées de boue et des morts. D'ailleurs les feuilles sont jaunes, couleur cadavérique et de plus elles sentent mauvais. Essayer de faire une salade avec des feuilles mortes de chênes et de bouleaux. Non seulement c'est du boulot mais franchement c'est immangeable, même avec de l'huile d'olive première pression à froid. Mieux vaudrait probablement de l'huile de vidange.

Alors donc nous voici en automne.
C'est merveilleux l'automne. Des couleurs mordorées (et non pas mort doré), chatoyantes, diaprées, chamarrées, matinées de couleurs étincelantes, sur lesquelles il pleut des perles de pluie venues de pays où il ne pleut pas.

Voici que la saison décline,
L’ombre grandit, l’azur décroît,
Le vent fraîchit sur la colline,
L’oiseau frissonne, l’herbe a froid.
Ah la vache ! Comme il cause beau le Victor !
Prenant conscience de cela, ne voulant pas que l'herbe de mon jardin s'enrhume, je vais couvrir ma pelouse de ces petites billes de polystyrène qui isolent le toit de ma maison et polluent l'ordre naturel des choses. Voyez comme j'ai le sens du sacrifice ainsi que celui de la nature et pour tout dire de l'univers entier.

Bon voilà, pour une reprise des devoirs après 15 jours d'absence, je trouve que j'ai fait un effort aussi suffisant que délirant.
Et rendez-vous au tas de sable.
(— Lequel ? Me demande une âme charitable. — Mais bien entendu celui qui est à l'ouest, toujours à l'ouest !)

 

dimanche 15 octobre 2023

Les libraires

 
Comme « les devoirs du lundi » sont en stand-by, notre profémérite étant victime d'un virus indésirable,voici un texte de fiction publié hier sur un autre forum d'écriture.  La consigne était simple : le texte doit commencer par : « Rien ne serait arrivé si je n'avais pas changé de libraire »

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Rien ne serait arrivé si je n'avais pas changé de libraire, mais pouvait-il en être autrement. Je connaissais Ernest Lebouquin depuis l'enfance. Il tenait la librairie « En attendant les livres de Godot ». Ma mère m'y emmenait régulièrement. Ernest me donnait le droit de lire des BD dans un coin tandis qu'il discutait avec maman dans l'arrière-boutique. Enfin, j'ai longtemps cru que cela se limitait à des discussions sur la littérature. J'ai compris plus tard qu'il ne s'agissait pas uniquement de corps à corps intellectuels. Plus tard, ce fut le jour de l'enterrement de maman où il était présent et pleurait beaucoup. Il y eut alors un éclair dans ma tête : c'était donc ça !

J'ai continué à fréquenter régulièrement la librairie de Lebouquin. C'était une manière de garder un lien avec maman. Après tout ils avaient sans doute vécu un amour sincère, d'autant que mon père avait abandonné le foyer familial depuis longtemps pour s'en aller aux Amériques.

Cependant, d'année en année Ernest déclinait, perdait la mémoire, me remettait tout fier dans les mains un livre que je n'avais pas commandé, en s'exclamant : « Tu vois, je l'ai quand même trouvé ! ». Effectivement je me suis souvenu que c'était un livre que j'avais commandé il y a une quinzaine d'années. Je n'ai pu faire autrement que le remercier chaudement et le revendre sur « le bon coin ». Un jour il a fallu me rendre à l'évidence de la nécessité de changer de libraire. D'autant que j'ai fini par apprendre que Godot n'avait écrit aucun livre.

J'ai dirigé mes pas vers « La charcuterie cérébrale » qu'on m'avait chaudement recommandée, spécialisée dans les livres scientifiques animaliers. J'avais acquis une passion pour ce secteur depuis que je m'étais longuement penché sur ce mystère : pourquoi Milou parlait-il comme un humain ? Alors que mon Yorkshire était muet comme une carpe et n'aboyait jamais. Il était hors de question que je meure sans avoir résolu cette épineuse question. Et c'est là que c'est arrivé.

Je suis tombé nez à nez avec mon père. Il classait des bouquins au rayon élevage neuronal Il m'a salué avec gentillesse et intérêt. J'étais le seul client. Évidemment il ne m'a pas reconnu. Je sortais à peine de l'enfance quand il nous a laissé tomber. J'avais à présent la cinquantaine.
— Vous désirez ? dit-il avec de l'envie dans la voix.
—  Je cherche mon père, me suis-je surpris à répondre.
— Votre père a écrit un ouvrage sur nos thématiques ?  Comment s'appelle-t-il ?
—  Je ne sais pas.
— Vous ne savez pas le nom de votre père ?
— Non, je ne sais pas s'il a écrit ce genre d'ouvrages.

Je devais avoir un air ahuri. Il a dû me prendre pour un type pas clair. J'ai senti de la méfiance dans son regard. À moins que des choses ne soient en train de remonter de sa mémoire. J'ai pensé : tu ne vois pas que nous avons les mêmes yeux, la même bouche, le même menton. Tu es aveugle ou quoi ?

— Dans ce cas, dites-moi ce que je peux pour vous, car là je ne vois pas grand-chose, se hasarda-t-il
— Regardez-moi plus attentivement, ai-je rétorqué, rappelez-vous, vous aviez laissé entendre que vous partiez aux Amériques. Et vous êtes là, dans la ville où vous avez une femme et un fils. Votre femme est morte. Votre fils c'est moi !
J'avoue que je me suis un peu emporté à ce moment-là.

Ça a été compliqué avec la police. Ils ont eu du mal à comprendre pourquoi je l'avais bousculé en sorte qu'il était tombé en arrière sur le coin du comptoir de la caisse. C'est quand même moi qui avais appelé le SAMU. J'y suis pour rien s'il est mort  dans l'ambulance.
Heureusement par la suite le Parquet a décidé que l'affaire était « classée sans suite ». Ils me font rire avec leurs expressions… parce que vous croyez que pour moi ça peut vraiment être « sans suite » ?



lundi 9 octobre 2023

Des oies sauvages criaient la mort au passage

 

« C'était un temps déraisonnable
on avait mit les morts à table »

Ce matin  me sont revenus ces vers d'Aragon chantés par Léo ferré, devant le spectacle offert par les télés et réseaux sociaux à la suite de l'ignoble tuerie du week-end, au cœur du conflit israélo-palestinien. Plus de 1100 morts, plus de 2150 blessés (chiffres provisoires) Je dis « spectacle » parce que des individus ont délibérément choisi de filmer l'horrible pour l'offrir en pâture à la face du monde avec des arguments abjects.

Il m'a fallu deux ou trois minutes avant de détourner les yeux délibérément, avec cette sorte de honte d'avoir regardé si longtemps.
Ainsi voilà où nous en sommes en octobre 2023, sur la planète Terre perdue dans l'univers. Voilà où j'en suis. Cette capacité de se laisser malsainement attirer par la vue du pire. On finit par ne plus faire la différence entre un « bon film d'horreur » (comme j'ai entendu dire) et la réalité qui apparaît de plus en plus virtualisée sur un écran de Smartphone.
Le pire engendre le pire.
Longtemps encore on continuera à mettre les morts à table.

« Est-ce ainsi que les hommes vivent
comme des soleils révolus »



lundi 2 octobre 2023

Noir c'est noir !

 


173ème Devoir de Lakevio du Goût

Ça fait quatre ans que je vous propose à peu près chaque semaine un « Devoir de Lakevio du Goût ».
Si vous n’en avez pas marre, voici le 173ème devoir.
Cette toile d’Émile Friant arrive un certain nombre de  devoirs et plus de deux cents semaines après le premier devoir que je vous ai proposé.
En attendant lundi, je suis sûr que vous allez vous précipiter sur vos claviers, rêvant des rentrées qui étaient d’antan et du mois d’octobre pour dire à quoi vous fait penser cette peinture dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’est pas enthousiasmante…
Mais bon, vous vous direz, comme le héros de « 2001, a space Odyssey » d’Arthur C. Clarke « Bah… J’aurai bien une idée… »
À lundi.


 

Lorsque je les ai vus ainsi, je me suis demandé si je voyais sur le mur l'ombre d'un amour naissant, ou celle de son déclin finissant.
« Noir c'est noir » chantera bien plus tard copain Johnny, et d'en conclure qu'il n'y a plus d'espoir.
« Pour moi du gris j'en veux plus dans ma vie » ajouta-t-il, évoquant soyons en certain, le « tabac gris » Scaferalti-caporal dans son paquet cubique : Johnny désirait devenir sage et arrêter de fumer.

Mais revenons à nos soi-disant amoureux dans leurs vêtements sombres comme le désespoir naissant, si on lui laisse le temps de naître. Car il y a une possibilité concernant le désespoir c'est de lui foutre deux tartes dans la gueule dès qu'il se pointe. C'est pas plus compliqué que ça, il suffit d'un peu d'audace, avant qu'il ait le temps de retirer sa face de mort dégénéré et pffuiiit, le voilà retourné à trépas avant même d'apparaître. Petit conseil gratuit au passage de votre ami Alain, spécialiste du trussidage du désespoir. Sinon il serait ad patres depuis fort longtemps.

Bon alors, ce tableau d'Émile Friant, quoi est-ce que cela que c'est ?
Un naturaliste. Dont le style est jugé trop réaliste. Paraît-il qu'il aurait mieux fait d'être dans le courant fauvisme ou cubisme. D'aucuns pensent que dans ce cas on aurait été friand de son œuvre (admirez le jeu de mots à la con, mais oui il est de moi…).
Reste quand même le plus intéressant de lorgner la tapisserie du fond avec des fleurs subtiles des tons ajustés et de la qualité maniériste dans le reproduction sur l'ombre. Chapeau l'artiste ! Ça n'est absolument pas intéressant mais c'est peint avec componction et de bonnes manières mondaines dans le pinceau.

Observons que l'artiste a mis une lampe de chevet vieillotte par terre sur la droite de manière à avoir une ombre portée et sur cette portée et on aurait pu inscrire les notes de musique d'un requiem évidemment, vu que Monsieur et Madame ont des têtes d'enterrement. Je le disais bien : l'amour est mort !

Quant à elle, on devine qu'elle regarde par terre où elle vient de repérer une souris qui ne la fait pas sourire, car elle traverse le plancher de la pièce avec un morceau de fromage dans la bouche, ricanant car elle a su piquer le fromage sans que la tapette à souris fonctionne. Ah ! Ah ! Ah ! Qu'est-ce qu'on se marre !
J'ajouterai qu'elle doit aussi penser : — « Ça va durer encore longtemps cette petite mascarade ! Qu'est-ce qu'il m'emmerde ! » (Car dans le déduit paraît qu'elle prononce des grossièretés au moment suprême).

Lui, franchement il ne fait pas honneur à la gent masculine avec son air bêta, sa barbe ratée, et sa moustache pendante comme la bave de son nez quand il est enrhumé.

Bon, fermons le ban, passons à autre chose de plus intéressant, tiens, la toile qui suit par exemple !
Ça au moins c'est du fauvisme ! :