Cette toile de Pissaro vous inspire-t-elle ?
Je l’espère…
Le mieux serait que vous commençassiez ce devoir par :
« Il semble que ce qui vous pousse brusquement à la fugue, ce soit un jour de froid et de grisaille qui vous rend encore plus vive la solitude et vous fait sentir encore plus fort qu’un étau se resserre. »
Et que vous le terminassiez par :
« Je vais laisser cette lettre en suspens… »
La phrase qui sert d'incipit est extraite d'un livre de Modiano :
« Dora Brunder » qui est une déportée juive, exterminée Auschwitz, et dont il raconte l'histoire tragique.
Pas facile de s'extraire du contexte pour inventer une autre histoire…
Ma proposition est donc teintée de ce récit dont je ne peux me détacher totalement, mais en envisageant bien entendu un tout autre contexte.
Fuguer pour un ailleurs
« Il semble que ce qui vous pousse brusquement à la fugue, ce soit un jour de froid et de grisaille qui vous rend encore plus vive la solitude et vous fait sentir encore plus fort qu’un étau se resserre. »
Vous êtes nombreux à désirer quitter ce que vous considérez comme une prison et vous n'avez certainement pas tort. Existe-t-il un ailleurs qui serait terre de liberté définitive ? L'auriez-vous trouvé ? Est-ce là que vous dirigez vos pas ? Réalisez-vous que le chemin risque d'être très long ? Et si la destination envisagée était erronée ?
Cela fait beaucoup de questions, n'est-ce pas ? Et en voici encore une. La fuite en avant est-elle une option valable ? Car il me semble que vous n'avez guère réfléchi. À moins que même réfléchir ne soit plus accessible. Lorsqu'on ressent que l'étau vous enserre le crâne et que celui qui décide du sort va continuer inexorablement à tourner la manivelle. Le pas de vis va faire son œuvre en rapprochant les deux mâchoires, il n'y a d'autre solution que de s'enfuir avant qu'il ne soit trop tard. C'est ce que vous avez fait. Qui pourra vous le reprocher.
Mais, avez-vous seulement encore une espérance ? Je sais, une question de plus. C'est aussi celle que je me pose moi-même. Existe-t-il l'éden dont ils nous ont fait la promesse ? Nous y avons cru par nécessité. Il faut être surhumain pour assumer l'absurde d'une vie qui ne viendrait de nulle part, se déroulerait sans destination pour aboutir dans le néant. Je ne suis pas surhumain.
Lorsque vous teniez la main de votre père en qui vous aviez confiance, vous demandiez : « où on va, papa ? ». Et sa réponse invariable « tu verras, ce sera magnifique ! ». Alors il serrait votre main délicatement et tendrement comme la transmission d'une puissance. Ce serrement était le contraire d'un étau. Il était comme la certitude d'une reliance, un maillon infaillible. Vous receviez la force d'agiter vos petites jambes en cadence pour parvenir « là-bas ». Vous faisiez trois pas lorsqu'un seul lui suffisait pour effectuer la même distance.
D'aucuns prétendent vous avoir vu sur un quai de Seine. Vous cherchiez à vous embarquer sur un quelconque bateau, pourvu qu'il quitte ces lieux qui n'étaient plus pour vous.
Vous, et les quelques autres qui avaient fait le même choix, on ne vous a jamais revus. Avez-vous trouvé ? Vous êtes-vous perdus ? Morts peut-être ?
Tous les autres sont restés ici, comme moi, mieux vaut survivre que s'aventurer vers le pire.
Pourquoi donc vous écrire à présent. Je ne sais même pas quelle adresse mettre sur l'enveloppe. J'avais juste besoin de vous évoquer. Vous n'avez pas su et probablement ne saurez jamais à quel point je vous aimais. J'ai le sentiment silencieux. J'ai le secret espoir d'être deviné. Vous n'aviez rien d'un devin, et comme disent certains jeunes maintenant « vous n'avez pas capté ».
Alors, puisque désormais tout semble compromis, je vais laisser cette lettre en suspens…

Tu as réussi à écrire un texte puissant. Pour quelqu’un qui trouvait l’exercice périlleux c’est très fort. Ces questions ressemblent à celles d’un thérapeute mais est-ce un hasard.
RépondreSupprimerJe confirme qu’à d même que fuguer pour un ailleurs est la meilleure décision que j’aie prise.
Belle journée Cher Alain
•.¸¸.•*`*•.¸¸☆
Ah bon ! Des questions de thérapeute ? !… Bizarre, bizarre !
SupprimerTa propre fugue a commencé par un prélude digne de Jean-Sébastien BWV 543. :-)
Sois heureuse ma Céleste !
Fuir ou ne pas fuir, that is the question, ou plutôt, dans votre texte, c'est la "foire" aux questions ;) L'étau qui enserre le crâne me donne des frissons et avec votre pas de vis vous savez nous torturer, pauvres lecteurs.
RépondreSupprimerRester à quai, c'est un moyen de défense qui peut apaiser une vie entière mais qui, vers l'âge de la nouvelle route, peut nous troubler et nous conduire à nous poser nombre de questions...
C'est juste, rester sur le quai est une modalité apaisante. On ne risque pas trop le mal de mer, ni le mal d'amour…
SupprimerCette lettre est magnifique, avec entre les lignes des possibilités de lecture pour chacun.
RépondreSupprimerUn texte de toi comme je les aime. Merci !
(et si ton blog ne veut encore pas de mon comm, je le mords !)
Tu vois, mon blog t'aime ! Et pas que mon blog…
Supprimeret grand merci pour l'appréciation.
PS il y a "fuir" et il y a "se sauver" (dans les deux sens du terme), c'est ce que j'avais fait pour mes 14 ans et c'est une des meilleures choses que j'ai faites pour moi dans ma vie!!
RépondreSupprimerJe comprends très bien ce que tu évoques. Se sauver n'est pas s'enfuir. C'est souvent se donner une chance pour sa vie.
SupprimerTu vois que malgré tes craintes, tu as su !
RépondreSupprimerChapeau l'artiste !
Célestine a bien vu ce qui semble être la suite de questions de l'analyste.
Merci pour ton appréciation. Je ne croyais pas trop à ce texte. J'ai failli ne pas le publier. Heureusement, parfois, ma Dulcinée veille au grain ! « Mais si voyons ! »
SupprimerQuant aux questions, que veux-tu on ne se refait pas…
Fuir, j'ai toujours eu envie de fuir alors j'ai déménagé. Très beau texte.
RépondreSupprimerFuir est parfois une nécessité salvatrice
Supprimerc'est vrai, la liberté, c'est avant tout dans la tête
RépondreSupprimer« Il est libre, Max ! »
SupprimerMieux vaut survivre que s'aventurer vers le pire. Certes, encore faut-il savoir que c'est vers le pire que l'on se dirige ! Ne vaut-il pas mieux se risquer à l'inconnu, aussi dangereux soit-il, qu'accepter de survivre au prix de sa liberté de penser et de rêver ? Dans ces conditions, ne vaut-il pas mieux espérer sur-vivre ? Que de questions ;-) .
RépondreSupprimerTu ajoutes à mes questions…
Supprimeril est vrai que je n'ai pas fait le tour… de la question !
Est-ce que vraiment on s'aventure délibérément vers le pire ?
La fugue permet un temps de réflexion, la fuite est souvent une question de survie.
RépondreSupprimerTa remarque est très intéressante…
SupprimerTexte qu'on peut effectivement prendre pour soi...Fuyons, fuyons, il en restera toujours quelque chose. Non, c'est pas ça.. Quand j'étais ado, j'ai souvent eu envie de fuir...Mais, au dernier moment, je me disais "mais, pour aller où ?"..Courageuse, mais pas téméraire...Maintenant, avec ce Covid, où fuir, où trouver un coin tranquille sur la planète pour se mettre à l'abri ? J'aimerais bien savoir s'il y a un pays au monde où il n'y a aucun cas de Covid, où les habitants ne connaissent même pas ce mot "covid"..En Amazonie ? Pas sûr, avec ces imbéciles qui détruisent la forêt amazonienne et mettent la planète en danger. Finalement, je vais rester cloîtrée chez moi. Mais, tout comme HB, j'aime déménager...D'ailleurs, ça recommence à me titiller le cerveau. Encore une fuite en avant ? Que de questionnements, mon bon monsieur dont on n'a jamais la réponse !
RépondreSupprimerSouvent je disais dans mes stages. « Si on ne trouve pas une réponse à sa question c'est qu'on n'a pas encore réussi à se poser la bonne. »
SupprimerFuir, aller ailleurs, changer de route ............des questions que je me suis posées tellement souvent sans oser le faire, la peur était plus forte d'un ailleurs plus compliqué alors je suis allée de l'avant et j'ai changé d'ailleurs tout naturellement. Finalement ce fut salutaire, mais c'est si compliqué.
RépondreSupprimerBravo pour ce texte qui fait poser question.
Si les craintes sont trop forts il n'est pas possible d'engager un changement. D'ailleurs il semble que l'expérience de vie le confirme.
SupprimerBeaucoup de questions ! Y a t-il seulement une réponse pour chaque... ? J'ai connu des personnes qui n'étaient bien que là où elles n'étaient pas. En perpétuelle fuite, parce que la "stabilité" les déstabilisaient.
RépondreSupprimerLe mot "fuite", est une façon d'échapper à ce que l'on ne maîtrise pas, d'où le célèbre "courage, fuyons". ;-) N’empêche, c'est parfois , la seule solution... Un réflexe de préservation de soi.
Il me vient les paroles d'une chanson...
« S'enfuir et après
Revivre à peu près
Les mêmes choses qu'on fuit
S'en aller ailleurs
Passer l'équateur
Et se croire à l'abri
Le monde est sans bout
Le centre est partout
Notre ombre nous suit
S'enfuir et toujours
Les chagrins d'amour
Durent toute une vie
Partir en courant
Echapper au temps
Découvrir un ciel
Aller sans valise
Sans idée précise
Seul'ment se faire la belle
S'enfuir et alors
C'est l'aéroport
L'achat d'un billet
Aussi loin qu'on va
On part avec soi
On ne s'oublie jamais
S'enfuir et toujours
Les chagrins d'amour
Durent toute une vie
Se mettre à l'écart
Ne plus rien savoir
Du monde où l'on est
Laisser en arrière
Les idées amères
Les projets qu'on a faits
Se cacher si loin
Que jamais quelqu'un
Puisse nous retrouver
Se perdre vraiment
Comm' sur l'océan
Les anciens voiliers
Le monde est sans bout
Le centre est partout
Notre ombre nous suit
S'enfuir et toujours
Les chagrins d'amour
Durent toute une vie? » MS
Finalement c'est difficile de s'enfuir en pensant qu'on va « laisser derrière soi » mais tout ce qu'on voudrait laisser s'infiltre dans les bagages !
SupprimerComme dit la chanson :
aussi loin qu'on va
on part avec soi
C'est qui MS qui signe ?
Dans mon empressement, je n'ai pas voulu mettre de lien. Voilà qui est fait. ♫♫♫
Supprimer"Voyant la multitude autour de lui, Jésus les appela à passer vers l'autre rive".
RépondreSupprimerL'autre rive est le seul ailleurs que je connaisse !
Les autres "ailleurs" sont différents enclos de la meme prison.
Cet ailleurs qu'est l'autre rive est plus près de moi que mon propre souffle
et pourtant je n'y demeure pas aussi longtemps que je le voudrais tant il y a de fils minuscules pour me ramener malgré moi à ma prison.
Tes textes sont riches et me mènent presque toujours à visiter un peu plus mes terres intérieures. kéa
Les textes que j'écris pour un atelier d'écriture ne cherchent jamais à développer une pensée spécifique, encore moins un quelconque « message ». Tout du moins pas consciemment. J'écris toujours comme les choses me viennent dans l'inspiration du moment guidé par la consigne.
SupprimerSouvent ce sont les personnes qui commentent qui m'amènent à porter mon attention différemment.
À propos de « passer sur l'autre rive », c'est effectivement un ailleurs.
Et pourtant c'est le même fleuve ou la même rivière qui coulait que l'on va accompagner, poursuivre un chemin un peu parallèlement, mais sur l'autre rive. Parce qu'effectivement sur cette autre rive tout est en quelque sorte « autrement et le même ».
Disons que c'est souvent de cette manière que je médite sur cette parole.
Quand ton personnage élabore sur le fait d'être ou non inhumain, moi je me suis arrêtée longtemps pour méditer cela. Ta compagne t'as bien conseillé, ce texte est riche meme si porter à réfléchir n'était pas nécessairement ton intention. Un pommier donnera toujours des fruits au gout de pomme et tes textes reflètent toujours ton parcours je trouve. kéa
SupprimerFugues et fuites sont parfois nécessaires.
RépondreSupprimerJ'ai un faible pour les premières, qui peuvent être indispensables pour changer d'air et de focale (et permettent souvent de mieux revenir.)
Si les secondes sont indispensables face à un réel danger, elles se révèlent inutiles quand ce qu'on fuit se trouve à l'intérieur de soi.
Donc, fugues et fuites, pourquoi pas ? A condition de savoir ce que l'on désire atteindre et pourquoi.
(les mots "liberté" "Éden" et "espérance" sont trop grands pour moi. Je passe mon tour!)
Nul n'est tenu de rester dans des airs étouffants.
SupprimerLa fugue en musique est une suite de voix successives donnant le sentiment que chaque fois l'une poursuit l'autre, et ainsi de suite.
On pourrait peut-être écrire voix : « voies » pour nos fugues humaines.
Pour les mots trop grands, je t'assure qu'on trouve les mêmes dans de petites tailles à nos mesures et nos proportions !
Mes envies de fuguer m'ont passé depuis longtemps... et 'habite la même maison depuis plus de 61 ans !
RépondreSupprimerJe ne suis pas non plus un fugueur. Quand on a un corps qu'il faut traîner à chaque instant, on fugue peu… trop lourd.
SupprimerMais il y a mille et une autre manière de s'échapper…
Nous aussi, notre envie de fuguer est partie, nous habitons le même appartement depuis 3 ans... ;-)
Supprimerje n'ai jamais eu vraiment envie de fuir....l'histoire de la petite chèvre de mr Seguin avait du me marquer!! J'espérais juste que les années passent très très vite pour atteindre 21 ans ! :)
RépondreSupprimerTiens c'est vrai, la chèvre de Monsieur Seguin !
SupprimerLes beaux souvenirs d'enfance !
C'est vrai que ça craignait !
;-)
Un texte qui invite à la réflexion. Je pense que pour chaque question, chacun doit avoir sa réponse, à nous d'en trouver une qui nous convienne.
RépondreSupprimerOui, c'est exactement ça.
SupprimerJe n'imagine pas une réponse valable pour tous et devant servir de modèle… ce genre de questions est d'ailleurs plus pour nous faire réfléchir que pour donner une réponse…