120ème Devoir de Lakevio du Goût
Hopper prétend que cet escalier se trouve au 48 rue de Lille, à Paris.
Je n’en suis pas si sûr.
Je connais trop bien cet escalier pour croire Edward Hopper sur parole.
Mais vous, le croyez-vous ?
Qu’en dites-vous ?
J’espère en savoir plus lundi.
Les mémoires d'une rampe d'escalier.
Appelée à un autre destin, c'est du moins ce que j'espérais. Un truc qui tenait la rampe. Mais on m'a obligée à épouser un escalier. Pas le genre festival de Cannes avec tapis rouge. Pensez-vous. Un escalier quasi vieillard dans un immeuble décrépit. Et de plus un escalier qui tourne mal ça se voyait au premier coup d'œil. Moi qui rêvais des feux… de la rampe évidemment… imaginez ma déception.
J'espérais atteindre des hauteurs. Hélas je suis irrémédiablement réunie à un escalier qui démarre de la cave.
— « T'inquiète pas ! Avec moi ça marche, on ira jusqu'en haut ! », me marmonne l'escalier qui tente de me convaincre que l'on puisse vivre en bonne entente.
Seulement voilà, ce que je constate surtout c'est qu'on s'accroche à moi comme une moule à son rocher. (enfin c'est ce qu'on m'a raconté, je n'ai jamais vu de moules ni de rochers d'ailleurs). Je serais plutôt du bois dont on fait les flûtes parce que je connais la chanson des plaintes des vieux locataires qui s'agrippent à moi, marche après marche, espérant arriver en haut sans être trop essoufflés.
Le pire ce sont les mains moites. Je déteste l'humidité, ça va finir par me faire pourrir. Je préfère la main délicate et manucurée de la jeune femme du troisième, qui m'effleure quelque peu chaque jour. Elle m'ensorcelle et à certains endroits je me mets à trembler dans une courbe qui se fait douce pour elle. Je suis prête à toutes les volutes qu'elle me demandera. Hélas elle finit toujours par me lâcher.
Je dois l'avouer, je garde un faible pour la concierge qui me bichonne comme c'est pas possible. Elle m'astique régulièrement. Un rituel. Avec un chiffon affolant qui sent l'encaustique de bonne qualité et me procure des frissons partout. Je ne dispose pas de la parole, sinon je m'écrirais : — « Arrête, s'il te plaît, trop c'est trop, je ne peux plus tenir, alors qu'il faut que je reste de bois. Tu devrais le comprendre ! »
En revanche, ce qui est difficile à supporter : ce sont les gosses ! Que des chenapans ! Ils montent quatre à quatre les escaliers, arrivés tout en haut, rigolards, ils se penchent sur la rambarde et me glissent dessus du haut en bas, sur ma rampe douloureuse à cause des vers qui me rongent. Moi j'essaye de tenir pour ne pas céder et créer un drame dont je ne me remettrais pas. Ils font cela des jeudis sans fin ! Croyez-vous que des êtres humains responsables les en empêcheraient ? Que nenni ! Cette cage d'escalier est un enfer !
L'autre jour des gens sont arrivés, ils avaient l'air très sérieux, habillés proprement, costumes trois pièces, chapeaux, serviettes de cuir véritable à la main. Des notables ai-je pensé. Ils ont frappé à toutes les portes. Il y eu des cris et des pleurs. Un genre branle-bas de combat. Dans les mois qui ont suivi il y eut plein de déménagements. C'était triste au final. J'ai commencé à regretter la vie dans l'escalier. Plus d'humains, plus de belle femme du troisième, plus de concierge affolante. Plus rien. J'essayais de prendre ma rampe en patience, mais au final c'était quand même l'ennui permanent.
Ce matin, des bruits curieux, des tremblements suspects. La porte d'entrée et son mur se sont abattus d'un coup. J'ai tremblé de toute ma rampe. J'ai vu des engins bizarres apparaître, on aurait dit d'énormes pelles effrayantes montées sur des roues énormes qui avançaient lentement mais inexorablement vers moi. D'autres murs tombaient.
D'un seul coup ça m'a démoli.

Ça me rappelle le dernier plan du film "Le chat" de Granier-Deferre.
RépondreSupprimerSuper bien vue la vie de rampe.
On ne peut pourtant pas dire que tu as l'esprit d'escalier.
Je me souviens de ce film, qui n'est pas une folle gaieté ! Mais la dernière scène ?
SupprimerJ'espère quand même que mon texte fait plus sourire que Granier-Deferre !
Merci pour ton appréciation.
Ton récit aurait pu s'appeler les feux de la rampe. Une personnification racontée avec beaucoup d'humour et de fantaisie.
RépondreSupprimerMerci ! Le tableau me semblait tellement triste que j'ai essayé un peu d'humour pour distraire…
SupprimerUn destin sans paillettes mais plein de toutes ces vies "sans importance" mais tellement importantes parce que chacune unique, et la rampe comme un temps suspendu, un silence dans le tumulte, une parenthèse, un refuge. Comme un cœur qui bat dans l'immeuble. Jusqu'à ce qu'on l'abatte ♥
RépondreSupprimerC'est sûr que si elle avait épousé un escalier à double révolution, inventé paraît-il par le grand Léonard, elle aurait échappé à une mort prématurée, au profit d'une célébrité qui perdure. Mais bon, imagine les millions de mains qui l'auraient tripotée ! La pauvre !
Supprimer:-)
Un escalier façon Chambord a un truc rédhibitoire : on peut rater la rencontre! Du coup... bof! ;-)
SupprimerJe ne m'étais jamais penchée sur la vie d'une rampe...
RépondreSupprimerEh bien, c'est passionnant...
surtout raconté par toi !
On s'y attache,
et on verse presque une larme à la fin !
C'est bien de s'y pencher, mais pas trop quand même… faudrait pas tomber !
SupprimerLa dernière phrase est touchante je trouve…
Une vie quelle qu'elle soit peut être décevante, même ceux qui sont sous les feux de la rampe souffrent souvent de solitude et cette pelle ne vient elle pas mettre de la terre sur feu notre vie.
RépondreSupprimerTu as décris cette vie à la perfection avec humour et réalisme.
Dans ce nouvel immeuble il n y aura plus de rampe et personne ne pensera plus à celle qui a été si utile mais que personne ne remarquait.
Il y aura sûrement des ascenseurs…
Supprimerpeut-être même un ascenseur social : mais il sera en panne, comme d'habitude !
Je n'avais pas pensé à la pelleteuse des cimetières. J'aurais pu. Car la dernière fois que j'ai assisté à une mise en terre, j'ai compris que le trou creusé pour le défunt l'avait été avec une petite pelleteuse trônant juste à quelques mètres. J'ai trouvé ça désolant et même inconvenant vis-à-vis des familles… ils auraient pu planquer l'engin à un autre endroit ! Je n'ai pu m'empêcher que visualiser la pelleteuse en train de reboucher le trou quand on aurait quitté le cimetière…
Dans le passé, des humains, avec des pelles, remettaient la terre en place avec peut-être une pensée pour le défunt… maintenant, c'est un engin de chantier qui œuvre froidement.
Faire parler une rampe d'escalier ? Il fallait y penser et c'est une réussite !
RépondreSupprimerMerci Gwen
SupprimerUn jour, dans un bel immeuble haussmanien, j'avais une séance de modèle vivant avec une modèle pour le moins fantasque et audacieuse.
RépondreSupprimerSitué au premier étage, l'entrée de l'appartement de mon pote artiste chez qui se déroulait la séance donnait juste en face les marches qui descendaient au RdC.
Il y a en quelque sorte une double entrée. La grande porte qui donne sur la rue, un petit hall où il y a les boîtes aux lettres, une seconde porte vitrée, puis l'escalier avec une rampe en bois.
Je ne sais plus vraiment comment cette idée lui est venue en tête. De quoi diable pouvions nous parler pour qu'elle dise soudain qu'elle avait envie de monter nue depuis le RdC.
Mon pote effarouché : Mais n'importe quoi, y a des gens qui vivent ici, je commence à peine à les connaître (il venais d'acheter cet appartement suite à un héritage)... etc. Mais elle ne se tient plus, va vers la porte, ouvre, vérifie qu'il n'y a personne, dévale les escaliers absolument nue, puis remonte en prenant son temps et en tenant la rampe tout en se déhanchant de façon outrancière et plutôt comique, faisant semblant de fumer avec de grands gestes et proclamant avec emphase de grandes choses ! La scène était assez drôle.
Elle ne fut pas interrompue, l'immeuble est resté désert.
Cette montée des marches, était certes moins prestigieuses que celles de Cannes, sans tapis rouge, avec une rampe bien modeste mais celle-ci a du apprécier cet instant unique dans sa longue vie et a sans doute frémit au contact de cette main et à la vue de cette Eve pas vraiment protocolaire ! La rampe de Cannes ne peut certes pas se prévaloir d'un tel souvenir.
Merci pour l'évocation de ce joli souvenir plein d'un charme délicieusement érotique et très bien raconté… dommage que ma rampe d'escalier n'en ait pas été témoin ! Dommage également qu'il n'y ait pas eu un photographe pro pour immortaliser la séquence !
Supprimer(Si Pastelle passe par là ça peut lui donner des idées ! 😉)
Je note ton rapport particulière avec les concierges, déjà l'autre fois, peut être le même escalier, néanmoins, tu lorgnais avec délectation le postérieur de la concierge entrain de l'astiquer cette fois, cette même concierge (ou une autre) t'affole, bref, pour en revenir au sujet, c'est quand même une drôle de fin pour un escalier !
RépondreSupprimerAh ! Voilà au moins quelqu'un qui a remarqué mon fantasme sexuel et ma fixette sur les concierges qui ont tout ce qu'il faut là où il faut.. Il faut dire que je n'en ai jamais connu aucune, ayant toujours vécu dans des maisons individuelles.
SupprimerÉtant hétérosexuel, je pense que c'est mieux qu'une fixation transférentielle sur les palefreniers !
Eh bien je vois que les rampes sont inspirantes. Leurs courbes sensuelles, le toucher constant de mains douces, vieilles, moites, calleuses ou collantes, la vision certainement appréciée de tous les dessous qui virent vers les étages supérieurs... :) Bravo pour ces mémoires qui finissent assez mal!
RépondreSupprimerPeut-être qu'elle va se réincarner en cage d'ascenseur dans une nouvelle vie !
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RépondreSupprimer"vivre en bonne entente avec un escalier", quelque soit le sexe et l'âge donc, c'est important pour tout un chacun..
Une bien triste fin, trop rapide, car il est toujours difficile de savoir le rôle que tout un chacun - ou toute une chacune - à pour nous ;).
Conclusion : tenir la rampe c'est un acte humanitaire !
Il est vrai qu'il est préférable de vivre en bonne entente avec celui/celle dont on ne peut pas se séparer sous peine de périls personnels…
SupprimerTrès utile, souvent jolie, elle se déroule pour nous mener (pourquoi pas ) au septième ciel. Mais.....il arrive un âge où l'impersonnel ascenceur est nécessaire.
RépondreSupprimerEt pour les gens de mon acabit il est même bien utile, voire indispensable, même avant d'avoir atteint l'âge canonique de la respectabilité…
Supprimer;-)