Non, il n’est pas gai.
Il pense...
Mais à quoi ?
Sur quoi ou qui se penche-t-il ?
Pour l’instant je n’en sais rien.
J’en saurai peut-être plus lundi.
Ce que vous en direz ou ce que j’aurai pensé.
À lundi donc...
Rencontre
Cela fait bien longtemps que je suis pas passée dans le quartier des usines. J'ai là-bas des souvenirs de jeunesse. Je me revois dans ma robe vichy, fraîche et pimpante comme la jeune fille joyeuse que j'étais alors.
C'est loin tout ça.
Un homme barbu et grisonnant est assis sur le rebord d'une fenêtre occultée, les coudes sur les genoux, il regarde le sol, semblant préoccupé. À moins qu'il ne pense à rien. Parfois on ne pense à rien. On compte les cailloux de l'allée. Du moins on essaye. Et on recommence et recommence encore. Ça occupe.
J'avance vers lui sans dignité ni contenance. Je me sens tellement ordinaire. Il y a bien longtemps que je ne porte plus de petites robes colorées. Je m'habille passe muraille, comme le gris bleuté du mur. Ni gaieté ni tristesse. C'est peut-être pire d'être ainsi neutre et sans projet.
Tout à coup je crois le reconnaître. Évidemment ce n'est plus le même. 35 ans ont passé, 40 peut-être. Le beau jeune homme a disparu. Mais je reconnais son visage et ses sourcils déjà épais quand il était jeune. Maurice. J'en suis persuadée, c'est Maurice. J'arrive à sa hauteur. Il demeure absorbé par le sol et ne me regarde même pas. A-t-il même détecté ma présence. Je toussote et fait un peu de bruit. Il lève la tête. Je vois son visage dans le soleil de midi. Maintenant je suis certaine. C'est Maurice. Je lance :
— Bonjour ! Il fait bon aujourd'hui ne trouvez-vous pas ?
Il marmonne je ne sais quoi et saisit le paquet sur le rebord qui doit comporter son casse-croûte.
— Vous permettez ?
Sans attendre sa réponse je m'assis à côté de lui. Il daigne me regarder en déballant ce qui est effectivement son repas. Il ne m'a pas reconnue. Il arbore un pâle sourire visiblement forcé.
— Oui, c'est vrai, il fait beau. Tant mieux pour vous. Vous cherchez quelque chose ?
— Oui, enfin non, je cherche… je me promène... il faut bien profiter dès qu'on peut des bienfaits du temps.
— Se promener dans ce quartier des usines qui puent ? Vous ne manquez pas d'air !
Je souris de toutes mes dents. Lui a enfin un vrai sourire aussi. Il savoure quelque peu ce jeu de mot facile. Maurice entame son sandwich en silence, presque comme si je n'étais plus là. Sans doute qu'il attend que je me lève et continue ma promenade. Mais je reste là, assise à ses côtés. Il va bien finir par me demander pourquoi. Mais non. Il mord dans ses tartines entre lesquelles je devine une mince tranche de jambon . Je me décide à lancer une deuxième tentative :
— Vous travaillez dans cette usine, Maurice ? Et j'insiste sur le prénom en élevant légèrement la voix en le prononçant.
— J'y ai travaillé. Ils m'ont foutu à la porte.
Il n'a pas réagi au fait que je connais son prénom. C'est étrange. Ce n'est vraiment plus le Maurice que j'ai connu.
Il a terminé son sandwich. Il se lève. Se dirige du côté par lequel je suis arrivée, et il lance à la cantonade :
— Je m'appelle Jean-Pierre !
Il poursuit son chemin d'un pas traînant. Je reste assise à le regarder de dos. Je demeure persuadée que c'est lui. Maurice. Tout à coup il se retourne et me regarde en mettant une main en visière, à cause du soleil. Il reste immobile. Je fais un petit signe de la main. Ça peut être un bonjour ou un au revoir. Je devrais me lever, m'avancer vers lui puisqu'il ne bouge pas. Mais non, je ne fais rien de tout cela.
Il a repris son chemin ce n'est plus qu'une silhouette là-bas dans le lointain qui s'amenuise de seconde en seconde. Je me lève à mon tour. Un immense désespoir m'envahit tout à coup. Toutes ces années qui reviennent. Ce temps perdu. Celui qui ne se rattrape guère, comme dit la chanson.
Je suis restée longtemps sans bouger. Attendant un destin qui n'est jamais venu.

Brel l'a pourtant dit : il faut forcer le destin à chaque carrefour !
RépondreSupprimerOutre mon blog, je vois que tu as excellentes références !
Supprimer😉
Oh comme c'est beau, j'adore !
RépondreSupprimerYa une suite ?
SupprimerMerci d'avoir apprécié
Une suite ?… Je ne sais pas… pourquoi pas.
J'ai plusieurs textes de consignes comme cela qui pourrait être des points de départ pour des « nouvelles ».
Je vais m'y remettre dès que je cesserai de procrastiner dans ce domaine.
Quand tu y arriveras, tu m'expliqueras comment arrêter de procrastiner ? Moi, je n'y arrive pas :-( ...
SupprimerTrès belle tranche de vie...
RépondreSupprimer...ça m'est déjà arrivé de croiser des gens que je n'avais pas vu depuis 40 ans.
Heureusement, ils n'étaient pas "perdus sur un banc"...
Cela m'est arrivé aussi. La dernière fois c'était au théâtre. Une place juste à proximité. Une « connaissance » que je n'avais pas vue depuis + de 20 ans au moins. J'ai osé dire « tu n'as pas changée » tout en pensant quelque peu le contraire… Je n'allais quand même pas perturber sa soirée théâtrale ! D'autant que c'était vraiment une personne très sympathique.
Supprimer;-)
Ah, tu me désoles...
SupprimerMoi, entre autres, j'ai recroisé il y a quatre ou cinq ans,
un ancien "admirateur" de mon adolescence...
qui m'a dit que j'étais "toujours aussi belle"...
Aurait-il menti ???
Mais non, personne n'a menti, c'est juste qu'on regarde autrement...
SupprimerLa solitude semble avoir été la première chose venue à l'idée de beaucoup.
RépondreSupprimerÇa semble une hantise pour nombre d'entre nous.
Et tu nous le dis très bien.
Merci.
Le tableau proposé se prêtait à ce thème.
SupprimerVieillir et finir seul… ce n'est pas la perspective la plus réjouissante.
Merci pour ton appréciation.
une étrange et nostalgique rencontre où la femme "passe muraille" semble vouloir plonger dans le passé, et se noie un peu dans ce désir de vivre ce qui n'a pas été vécu.
RépondreSupprimerMerci pour ce voyage entre deux mondes.
En effet, c'est un peu ça… voyage entre deux mondes.
SupprimerOù est le réel ? Une vraie vie ? Une vie fantasmée ?
Merci pour ce regard.
La solitude nous fait peur mais on ne peut s'empêcher de l'imaginer.
RépondreSupprimer« Je pensais que la pire chose dans la vie était de se retrouver tout seul. La pire chose dans la vie est de se retrouver avec des gens qui vous font vous sentir tout seul. »
SupprimerRobin Williams.
Ah, merci pour cette citation, merci...
Supprimerje partage entièrement !
De toute façon, je suis fan de Robin Willimas...
en général.
Finalement c'est un peu terrible toutes ses craintes et peurs que nous avons de « choses » qui ne sont pas là… et qui peut-être ne se dérouleront jamais…
Supprimernous sommes quand même assez bizarrement construits.
Très beau texte, mais qui pour moi relève du Fantastique : je suis tellement peu physionomiste qu'au bout de 5 ans, je ne reconnais plus personne. Si la personne m'était un peu proche, je me dis bien que sa tête me dit quelque chose, mais je ne réussis jamais à me souvenir de qui il s'agit ;-) .
RépondreSupprimerJe m'aperçois qu'à cet endroit je ne t'ai pas répondu encore.
SupprimerJe suis aussi relativement peu physionomiste, mais c'est aussi qu'avec le temps les visages changent... En revanche les voix…
on se demande lequel des deux a perdu la boule ;-)
RépondreSupprimerEffectivement, je pense que c'est quelque chose qu'ils partagent.
Supprimer:-)
Lorsque la jeune fille joyeuse et pimpante en robe vichy d'hier s'habille en passe muraille, l'imagination suit et cela donne des récits de fort bon acabit. le destin de cet homme est celui de beaucoup ...merci Alain !
RépondreSupprimerJ'espère bien que tu as échappé à un tel destin !
Supprimer;-)
Merci à toi de ton passage régulier.
Je ne reconnais pas bien les gens en ce qui me concerne et je suis toujours surprise lorsque quelqu'un vient vers moi et me reconnait mais c'est trés agréable. J'aime beaucoup ce texte surprenant au départ mais qui colle bien avec le tableau.
RépondreSupprimerJe suis un peu comme toi. Il se fait que je suis « assez repérable physiquement » non pas par ma beauté légendaire, mais par ma manière de me déplacer en canard ou à roulettes… de plus ma vie fait que j'ai côtoyé beaucoup de gens, et des interventions en public.
SupprimerEn fait je ne sais jamais quoi dire devant des trucs : « ah ! Comme je suis content de te revoir ! Tu te souviens de moi évidemment !… »
Bien entendu je ne peux quand même pas répondre à tous les coups
— « non ! Pas du tout !… »
Mais cela se tasse largement, vu que je cultive de plus en plus une solitude choisie.
Retour dans le passé, déchronologie, projection dans le futur ...la vie nous réserve bien des surprises et pas toujours des happy ends.
RépondreSupprimer
SupprimerIl y a parfois dans la vie d'étrange court-circuits temporels dont on se demande si on est victime ou bénéficiaire.
J'aime beaucoup ce texte. Pas gai-gai. mais j'aime bien.
RépondreSupprimerEffectivement, ce n'est pas bien gai. Mais l'illustration proposée n'y incitait guère. Encore que toi, tu as fait un texte sur la problématique d'avoir cassé son lacet alors que cela n'arriverait pas avec des mocassins…
Supprimerl'idée était délicieuse… et encore bravo pour ce texte succulent !
J'aime beaucoup ce texte, outre l'ambiance et la mélancolie qu'il suscite, le retour du passé me touche beaucoup, il ramène à quelque chose de similaire qui m'est arrivé.
RépondreSupprimer- Vous (je reste prudent en usant du vouvoiement !), vous êtes Adeline ?
Non, ce n'est pas Adeline. Mais elle lui ressemble tellement que j'ai cru qu'Adeline n'avait tout simplement pas envie de renouer ou d'évoquer un lointain passé.
Soit !
Et puis plus tard, j'ai retrouvé Adeline. La vraie. Elle m'a de suite reconnu et la conversation est allée bon train. Mais chaque fois que je vois la fausse Adeline (qui bosse dans le supermarché ou je vais régulièrement) je ne peux m'empêcher d'avoir un doute !
Ah ! Ce mini récit « du réel » pourrait parfaitement servir de trame à une nouvelle dont tu aurais le secret de la rendre onirique et surréaliste !
SupprimerBen... je n'arrive plus à écrire depuis des années.
Supprimer
RépondreSupprimerC'est un joli texte, une drôle d'histoire, pas drôle du tout, avec des héros désolés et des idées rentrées, des chagrins inutiles et le désespoir de ceux qui ont mis leur cœur sous globe, comme si le moindre de ses battements pouvait les renverser...
Quel beau commentaire !
SupprimerTu as l'art de mettre en quelques mots tout le sous-jacent de mon petit texte.
Quand est-ce que tu participes à nos petits jeux littéraires ?
Je t'y verrai très bien.
C'est sans doute très vraisemblable, mais dis-moi, y aurait-il pu y avoir une variante, si, par exemple, la dame avait été "coquettement" mise ? Ce serait curieux de voir ce qu'il en sortirait... Pas en vamp ni en vichy, non, mais oooh, que ça me plairait de tenter l'expérience...................
RépondreSupprimerTa proposition de variante est très intéressante.
SupprimerFaudra que je demande à mon personnage ce qu'il en pense.
Certaines occasions font le larron, d'autres font le couillon.
Eh bien... Je ne sais pas si ça fonctionnera, je t'ai envoyé un message (via la zone de travail de canalblog, et "contacter ce lecteur par mail" ... Avec mon texte (une variante sur ton canevas). Ca m'a beaucoup amusée...
RépondreSupprimerJe ne sais pas à quel mail cela arrivera............. J'espère que cela arrivera! Bonne lecture !
Malheureusement je n'ai rien reçu. Cela ne m'étonne qu'à moitié, avec CanalBlog je n'ai que des ennuis…
Supprimertu peux essayer par le formulaire de contact de mon blog peut-être ?
Pour moi ce texte je le vois en film en noir et blanc. C'est sobre c'est court . C'est un peu frustrant.
RépondreSupprimerC'est vrai qu'en court-métrage noir et blanc ça pourrait donner quelque chose d'intéressant !
SupprimerIl faut que je trouve un metteur en scène… maintenant que les salles sont réouvertes… pour quelques semaines… avant le nouveau confinement…
Ce personnage semble abattu par le poids de la vie, qui, tout à coup devient trop lourd, ou peut-être, se remémore t-il les paroles de cette chanson ♫♪♫♪♫♪♫♪
RépondreSupprimerJe dois dire que tu forces de plus en plus mon admiration. Tu es un discothèque idéale vivante ! Tu trouves toujours la musique qui illustre parfaitement tes propos et ceux des autres… ça m'épate !
SupprimerEt en l'espèce cette chanson est très bien trouvée.
Dès que j'ai pris connaissance de la consigne, cette chanson est venue instantanément ; j'ai hésité à illustrer un billet (chez moi) avec cette chanson... mais, comme je l'ai déjà fait, je n'ai pas voulu céder à la facilité.
SupprimerJ'aiaimé ton histoire...
RépondreSupprimerMerci chère Gwen
SupprimerPlusieurs pistes au choix pour tes lecteurs...
RépondreSupprimerJe ne sais laquelle choisir, du coup.
C'est très bien écrit, et décrit. Tu vas toujours profondément dans la psychologie de tes personnages, mais qui s'en étonnera ?
Alors, Jean-Pierre est-il Maurice ou pas ?
Nous le saurons dans la rencontre 2, le retour.
Avec affection, mon Babar.
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