Que fait-elle là, qui semble isolée du groupe ?
Elle semble penser à autre chose.
Mais à quoi ?
Peut-être le savez-vous.
-o0o-
Morceaux de vie
Il nous appelait « la bande des quatre ». Il est vrai que nous étions assez inséparables. Sophie, Ludivine (qui n'était pas de la Rochère, heureusement), Mélanie et moi. Nous étions simplement des copines de bureau dans une grande agence immobilière. On était payé à la commission, et croyez-moi, il n'y a pas que chez Stéphane Plaza qu'on engrange du blé à tous les étages. Le mois dernier, je me suis quand même fait 5000 € de Comm. : tir groupé de vente d'appartements. Les trois autres étaient vertes ! C'est pas pour dire, mais je suis la meilleure des négociatrices.
Ce midi on doit fêter ça « chez Marcel », le resto où on a nos habitudes. C'est moi qui régalerai, question de « cohésion du groupe » comme dirait le patron !
Ludivine, comme d'habitude, n'arrête pas de me poser des questions sur ma méthode de négociation. Elle a toujours cru que c'était une question de méthodologie. Mais non, ma belle, une question de feeling et de physique. « J'en dégage » plus que toi, c'est tout ! Déjà, tu perdrais quelques kilos… Mais je n'allais pas lui dire cela. Je l'aime bien Ludivine les deux autres aussi d'ailleurs.
On vient de franchir l'énorme porche qui permet facilement de passer de la rue des Cendriers au boulevard Mégaud. Grâce à la passerelle on arrive plus vite « chez Marcel », notre QG repas, sans devoir faire le tour par le pont des Six Gares. Et sur la passerelle, la vue du fleuve est splendide.
C'est alors que je l'aperçois. Heureusement il regarde les façades d'en face. Je fais un pas en arrière pour que les trois autres me cachent et m'abritent en quelque sorte. Il n'est absolument pas question qu'il me voit. Ça suffit comme ça !
Malheureusement, je ne peux cacher l'émoi qui me saisit. Mon cœur se met à battre la chamade. J'essaye de me donner une contenance. Je fixe mon regard sur le sol et remonte mon écharpe sur le cou. Évidemment, Ludivine va penser que je fais la gueule d'un seul coup.
Et voilà ! Tu crois l'avoir oublié. Mais rien du tout. Ce type tu l'as encore dans tout le corps, dans les pores de ta peau, le ventre et ailleurs. Ce n'est pas pour rien que tu l'appelais « Mon Sorcier ». Tu vas finir par y croire aux envoûtements. Cela fait six mois que tu ne l'a pas vu. Et ça repart. Tu ne pourrais même plus dire qui exactement a quitté l'autre. Ce fut tellement compliqué dans l'intensité, dans les mots, les cris, et cette passion dévorante qui revenait sans cesse. Fusions et rejets, parfois plusieurs fois en 24 heures. Ne me dis pas que tu as oublié l'épuisement et le délabrement dans lequel tout cela t'a laissée.
Folle comme tu es, tu serais bien capable de recommencer. Retourner au malheur.
***
C'était moi qui les appelais « la bande des quatre ». Moi, le photographe de l'agence immobilière. Moi qui n'en pouvais plus de ma timidité, de ne pas oser lui parler. J'aurais tellement voulu lui faire partager ma persuasion qu'elle était la femme de ma vie. Mais elle ne pensait qu'à son Sorcier ! Ce jour-là je rentrais à l'agence et je les ai croisés toutes les quatre. Et l'autre là, « le Sorcier » avec sa barbe et son bonnet.
J'ai fait cette photo. Je n'ai même pas fait attention qu'il y avait des gouttes de pluie sur l'objectif. J'ai instantanément compris ce que vivait Ludivine. Quand c'est la femme de votre vie, vous devinez tout, même si elle l'ignore.
Alors, peu de temps après, j'ai quitté l'immobilier et travaillé pour Magnum, en grand reportage, sur les terrains de guerre du monde. La recherche de l'oubli.
Je repense parfois à Ludivine. Parfois ? Soyons honnête, j'y pense très souvent. Certainement qu'elle a fini par faire un ou des enfants.
Probablement qu'elle est grand-mère à présent…
J'ai toujours la photo, chez moi, dans un cadre.