Cela fait un moment que je voulais t'écrire.
Oui, je sais, c'est un peu tard… mais avoue que c'était quand même difficile de le faire plus tôt !
Il fallait toutes ces années pour que cela devienne possible.
Sache bien que je ne t'ai jamais oublié. Au contraire. Je pense souvent à toi. Tu es un autre moi-même. Plus que ça encore. On ne s'est jamais quitté, et on ne se quittera jamais. Je ne peux pas vivre sans toi, puisque c'est toi qui avais tout ce qu'il fallait pour la réussite d'une vie.
C’est vrai que ça a failli mal tourner.
Difficile de t'en attribuer la responsabilité, mais quand même, ne crois pas que tu soies totalement indemne de ce point de vue. Car tu aurais pu parler. Je veux dire parler vraiment. Pas raconter des histoires qui étaient soi-disant pour « faire comprendre ». Tu sais bien qu'ils ne comprenaient rien. Ils étaient dans leurs propres schémas. Tellement loin du tien. Tellement autres. C'est vrai que tu as tenté de résister. Tu as mis au point un certain nombre de stratégies pour attirer l'attention, avec l'espoir qu'un changement pouvait un jour advenir.
C’était là ton erreur.
Enfin… ton erreur… était-il possible qu'il en soit autrement ? Était-il possible d'éviter tout ce qui s'est passé ? Était-il possible de repousser au loin la tragédie qui t’affecterait en premier, mais aussi bien d'autres tout autour ?
Il aurait fallu…
Quoi ?
Que tu « parles vrai ». Comme tu apprendras à le faire plus tard. A mettre les points sur les « i » les barres sur les « t ». Est-ce que tu te souviens qu'un moment ce fut à ta portée. Est-ce que tu te souviens des quelques tentatives que tu as faites ? Tu as oublié !
Figure-toi que moi je m'en suis souvenu il n’y a pas si longtemps.. Ce fameux soir où tu as cru que tu pourrais parler, parce qu'il y avait une sorte de calme, une atmosphère de paix, ce qui était l'exception.
Souviens-toi, c'étaient quelques semaines avant la catastrophe. Et toi qui venais de vivre ton entrée en sixième avec tellement d'espérance que peut-être tout allait changer dans ta vie. Tu avais décidé de faire des efforts. « Je prends la ferme résolution » c'était authentique. C'était vrai.
Mais ça très mal passé : la rentrée, les autres, la solitude, l'isolement. Tu as continué à t'enfermer. Tout en désespérant de ne pas savoir t’ouvrir. Taiseux en classe. Clown à la maison. Rebelle avec ta mère. En attente de la punition. Alors ce soir là tu avais eu envie de dire qu'il était temps que l'on s'occupe un peu plus de toi, qu'il y avait un enjeu que tu ressentais. Une possibilité de réussir. Avant qu'il ne soit trop tard. Peut-être même que tu étais pas bien loin d'oser demander un peu d'amour.
Mais tu n’as rien dit.
Tu n'as pas ouvert la bouche. Tu n'as pas osé le « parler vrai ». Prisonnier de ton personnage de sale gosse, qui a le don d'énerver sa mère. Qui remue constamment. Qui aligne les zéros en classe. Qui fait honte à sa famille..
Tu as gardé cette attitude de défense : « Cause toujours, tu m'intéresses ! »
Tu as ravalé tes souffrances et tes peurs. Tu as mis sur le devant tes fanfaronnades, tes bêtises réitérées. Bref tu t’es dit, une fois encore : je continue de faire le con ! Puisque ça les emmerde !
Tu as oublié un truc.
À cet âge-là ils sont plus forts que toi.
Mais tu aurais pu être plus fort qu’eux par le « jeu de la vérité vraie ».
En appeler à leur cœur.
Bien sûr je dis ça aujourd'hui parce que, devenu vieux, je sais à présent ce qu'il en était de leur cœur de père et de mère. il faut que tu le saches. C'est bien plus tard que j'ai compris. Que je les ai aimés en vérité vraie. Que je les ai retrouvés à l'intérieur de moi, bien après leur disparition. Ton père en premier, notre mère ensuite, un peu plus tard.
Bon !
Je vais pas te rappeler ce 11 novembre où tout a basculé… Que toi et moi ce jour-là on s’est retrouvé dans de beaux draps… c'est le cas de le dire… les draps d'hôpitaux… rêches… dans cette horrible cave qu’ils appelaient « sous-sol » avec les tuyaux de chauffage au-dessus de ta tête, et celui qui fuyait, goutte-à-goutte, l’eau très chaude te tombait dessus. Toi qui était immobile. Le corps entièrement paralysé. Quasi définitivement.
Rappelle-toi comment notre père t’a sorti de forces de ce gros merdier, et tout le pataquès que cela a fait par la suite jusqu'à obtenir la fermeture du service pourri en question.
Tiens, je te le dis, j'ai retrouvé des traces du truc sur Internet il y a quelques temps, à propos de cet hôpital de m… Ça confirme qu'on ne s'était pas gouré sur cette horreur. Fermé pour absence totale d'hygiène… Historiquement, tu as vécu les conditions d'il y a deux siècles avant. C'est quand même une aventure intéressante ! Non ?
Bon, on ne va pas rappeler toutes ces horreurs. Y compris celles que nous n'avons jamais dites, parce que personne ne croirait…
Tu vois moi aussi « la vérité vraie » je n'en parle pas non plus… enfin, pas jusqu’au bout de celle-ci.
Assez bavardé pour aujourd'hui.
Porte-toi bien ! Enfin porte-moi bien !
Et à une prochaine fois… peut-être…
Ton toi.
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J'ai écrit ce texte il y a un petit temps déjà. À cause de ce souvenir qui remonta du fond de mon psychisme, comme une bulle vient exploser à la surface de la mémoire. Ce souvenir de ce soir-là où « j'aurais pu dire… ». C'est arrivé comme un grand éclair, quelque chose d'un peu foudroyant dans ma tête en un instant. On ne peut rien contre l’histoire passée, telle qu'elle fut. On peut pas mal de choses en matière de réparation et de reconstruction. Cela m'a fait du bien de me parler à moi-même comme je viens de le faire. Comme renouer les fils cassés.
Ce matin je me suis senti en capacité de publier ce texte.






