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mercredi 14 décembre 2016

Les paroles fécondantes

Que restera-t-il des millions de mots, phrases, conseils, sentences, conférences, émissions de radio, livres, bavardages utiles et inutiles, que l'on a pu entendre ou lire, sans compter tout ce qu'on a pu émettre et prononcer soi-même.
Sans doute existe-t-il un certain stockage au fond de nos cerveaux. Une capacité mémorielle à se souvenir d'un certain nombre de propos. Ce pourcentage mémoriel étant probablement assez faible (10 % 20 % peut-être ?), Tout le reste étant agglutiné dans un inconscient peu accessible, ou éteint avec la mort d'un certain nombre de nos neurones. Heureusement pour nous d'ailleurs, on sait combien certaines pathologies du « non oubli » créent des troubles profonds dans le psychique des personnes qui en sont atteintes.

Cette nuit, entre deux épisodes de sommeil, je pensais aux paroles qui se sont inscrites en moi de manière indélébile et dont je porte toujours la trace fondatrice.
(J'aime bien ces périodes de demi éveil, la nuit. Ce n'est jamais pénible pour moi, et encore moins angoissant. Au contraire le plus souvent le flottement cérébral fait remonter à la surface de l'essentiel. Ensuite je peux me rendormir en paix).

À mesure que ces paroles refaisaient surface, j'observais à quel point elles avaient été fécondantes. C'est-à-dire qu'elles furent comme des semences déposées dans ma terre intérieure. À charge pour moi de faire pousser, cultiver, récolter, donner… on non…
Dans l'enfance et la jeunesse, j'en ai identifié quelques-unes. Évidemment l'aspect fécondation, je ne l'ai perçu que bien des années après.
Il y a celles dont je me souviens très précisément comme si c'était aujourd'hui. Je revois la personne, les situations, le ton sur lequel furent prononcés les mots, le silence qui accompagna parfois, ainsi que mes propres réactions sur l'instant. Réactions qui avait toujours l'allure d'un frémissement, soit une très légère agitation, soit d'une sorte de bousculement quelque peu déstabilisant.

Concernant les personnes :
— Je distingue celles chez qui je venais volontairement chercher une sorte d'éclairage, parce que je me sentais en confiance ou parce qu'il s'agissait d'un des maîtres choisi. Se faire attentif à ce phénomène intérieur que j'ai appelé « frémissement », était plus important que l'ensemble du discours.
Un peu comme le pêcheur en rivière qui regarde l'eau couler sans s'arrêter vraiment au fait qu'elle passe plus ou moins lentement ou rapidement, mais qui surveille le bouchon de sa ligne jusqu'à ce qu'il frémisse, signe alors qu'à l'autre bout il y a « une prise ».

— Je distingue les rencontres informelles, sans la quête de quoi que ce soit de particulier, et tout à coup, au détour de la conversation, une phrase vient s'inscrire « comme ça » et prendre une ampleur et une valeur à laquelle je ne m'attends pas. On pourrait ne pas y prêter beaucoup d'attention, considérer que c'est juste « une réaction passagère ». Or, il arrive que ces paroles entendues quasiment à la volée, entraînent plus tard un changement radical.

— Je distingue un autre phénomène communément appelé « parole intérieure ». Par le passé, je me suis longuement attardé ici sur ce phénomène, exposant la distinction claire entre ce que l'on pourrait nommer « se parler à soi-même sous forme d'un dialogue intrapsychique », et le phénomène beaucoup plus rare de cette parole comme « venue d'ailleurs que soi-même », avec les risques et les écueils de confusion sur lesquels j’avais attiré l’attention. Ce genre de propos intérieurs n’a de véritable valeur, que s'il se traduit en actes par la suite, et généralement en changement de vie significatif. Le changement étend souvent une sorte d'engagement « au service d'autrui ».  Sinon,… ça ne sert pas à grand-chose… sauf le plaisir que certains ont de raconter tout cela afin de pouvoir apparaître comme des personnes illuminées, pourquoi pas prophétiques, des gourous, détenteurs de vérités universelles, Jean passe et son frère aussi… le style : — « Dieu existe, je l'ai rencontré »… — « et après » — « après ?, Je suis allé boire un coup au bistrot ! » — « et encore après ? » — « bah, évidemment, j'ai écrit un bouquin !  qui s'est d'ailleurs très bien vendu »

Me concernant :
— Dans le métier d'aide à la personne, ou aux organismes, j'ai toujours essayé d'être attentif à mes propos. Dans les aides individuelles, c'est évident. Dans les propos publics (animation de stages, de groupes, conférences…) c’était encore plus nécessaire d'essayer de peser ce que je racontais. Je le faisais au nom d'une certaine « vérité » (forcément la mienne ou celle de mes groupes d'appartenances), qui me semblait justifier un minimum de rigueur avec moi-même et d'éviter de me laisser emporter, comme j'en suis parfois capable.

— Mais ce qui m'a le plus souvent surpris, ce furent les réactions qui me revenaient en écho, parfois des années après, avec des phrases du genre : « un jour, à la pose, vous m'avez dit ceci… » — « une fois, après qu'on ait repris rendez-vous, en me reconduisant à la porte, vous avez eu cette phrase… » et ensuite, la personne exprimait des remerciements pour l'importance que cela avait eu pour elle.
Comme quoi, on n'a pas la maîtrise des effets que nos propos peuvent provoquer chez d'autres. C'est vrai dans le registre positif (l'expression de bienfaits), c'est vrai dans le registre négatif (expression qui fut néfaste à entendre). Sauf évidement la flatterie intéressée, ou le propos belliqueux délibéré.
Peut-être que c’est « hors fonction », lorsqu'on est d'une certaine manière encore plus pleinement soi-même après un temps de nécessaire rigueur d’expression, qu’alors surgissent des propos qui seront utiles pour l'interlocuteur. Il vaut mieux que l'on n'en sache rien.


Je me suis demandé si ceux qui viennent lire ici ont ce genre d'expérience, de paroles fécondantes pour eux. Jusqu'à quel point.

20 commentaires:

  1. Comme quoi les autres sont importants. Ils sont des miroirs, des détonateurs, des accoucheurs, des enseignants...Ou des ennemis. Mais même en étant des ennemis ils nous apprennent toujours quelque chose.

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    1. Tu as raison concernant les ennemis.
      Disons au moins : les adversaires.
      J'ai beaucoup appris de mes adversaires à l'époque de ma militance…

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  2. Quelle sensibilité au monde !
    Nous interagissons entre nous, humains, amis et ennemis confondus. Nous inteagissons avec notre environnement aussi, vivant ou inerte. Consciemment ou non, nous le faisons. Seuls les êtres sensibles perçoivent cela...
    Tes mots font de même, tes actions aussi... Et même ton corps lié agit à sa manière...
    Je ne me rappellent pas des mots, mais ces derniers agissent en moi de manière significative en altérant ma psyché, dans le temps... Ils altèrent alors ma conduite, mon regard sur les choses.
    Cela peut-être malfaisant ou bienfaisant ; nous altérons le message selon notre nature profonde.
    Je ne possède rien et j'en suis fort aise... je transmet dans ma capacité à le faire... Nous faisons cela volontairement ou pas. Le résultat ne nous appartient pas.
    Jusqu'à quel point tout cela nous impacte t'-il ? Difficile de répondre.
    Mais quel plaisir positif ou négatif de te lire, de débattre avec toi.
    Vraiment.

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    1. "nous altérons le message selon notre nature profonde"
      J'aime bien cette phrase. À condition de ne pas limiter le verbe altérer à son aspect de dénaturation. ( Ce que tu ne fais pas tu parles de malfaisant ou bienfaisant). mais le verbe est souvent employé dans le sens de dégrader.
      Cependant il y a aussi des mots proches comme : désaltérer–altérité — alter ego — etc.
      j'ai la faiblesse de penser que l'autre peut toujours être une source d'enrichissement pour soi-même et pour lui.
      Peut-être faudrait-il juste savoir « bien s'y prendre »… ce que personnellement je ne fais pas toujours, hélas !

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  3. Les mots ont toujours eu un impact considérable sur moi, érigeant des images poétiques, voire même des concepts. Un intellectuel ne se refait pas.
    Il en est de même des mots de l'autre dont l'intensité "programmatoire" dépend du statut que mon inconscient lui accorde. Et, en particulier s'il s'agit d'une femme dont je suis épris, ceux-ci peuvent être redoutablement édifiants, dans les deux sens du terme.
    C'est pourquoi j'attache tant d'importance à la solitude et à cette ascèse que je traverse. Parce que le terrain est propice aux résurgences de soi qui se traduisent, je suis d'accord, par des pensées englobantes, du corps, de l'environnement, et qui sont puissamment fécondantes.
    Mais, nous savons tous que la pensée procède par imitation, que les mots justes qu'elle véhicule proviennent nécessairement d'un ailleurs, d'une émission depuis une source humainement positive, qu'elle nous relit au coeur de l'essentiel, traversant, fracassant même, le baratin intérieur et tous ces mots propres au commerce et dont, par bonheur, les autres animaux sont dispensés. Voilà pourquoi il est si important d'aller vers le bon grain, pour paraphraser Thoreau.

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    1. Je n'ai pas grand-chose à ajouter à tes propos que je trouve à la fois intéressants et pertinents.
      La solitude et l'ascèse sont une nécessité. Il est presque dommage que pour beaucoup ce ne soit pas un habitus, mais seulement parfois un impératif provisoire. (je ne parle pas de toi…)
      Sans doute faut-il avancer en âge pour découvrir tout cela.
      Tout provient d'un ailleurs, évidemment, forcément. Parfois on découvre que cet ailleurs était déjà en soi, sauf qu'on ne l'avait pas encore vraiment identifié.
      Je ne connaissais pas Thoreau. Un petit tour sur le net m'a permis de l'approcher.
      J'ai bien aimé cette phrase :
      Si vous avez construit des châteaux dans les nuages, votre travail n'est pas vain ; c'est là qu'ils doivent être. A présent, donnez leur des fondations.
      j'y ai vu une belle manière d'exprimer toute la nécessité de passer du rêve au projet concret, qui ne trahira pas l'intuition première.
      Merci pour ce riche commentaire.

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  4. Souvent, on oublie l'impact des mots... Mais je pense comme toi que certaines phrases résonnent en nous et nous procurent un apaisement ou au contraire une angoisse sourde.
    Nos mots à nous ont cet impact que nous ne mesurons pas toujours.
    Ceux des autres, aussi, ceux que l'on prend en pleine face et qu'on rumine des jours durant.
    Les tiens sont si puissants, je te l'ai dit, que certaines phrases m'ont marquée, chez toi, d'ailleurs. Merci pour tes écrits fécondants.

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    1. "Nos mots à nous ont cet impact que nous ne mesurons pas toujours."
      Longtemps ce fut quelque chose que j'ai eu de la difficulté à gérer. Comment « parler juste » ? Je crois avoir progressé, mais beaucoup de chemin reste à faire.
      Je me souviens d'une parole qui m'a marqué, de l'un de mes présidents, dans le cadre de mon travail ( mon premier métier au ministère de la justice) : — vous dites parfois très mal des choses très bien.
      Cela m'est resté comme des propos effectivement « justes ».

      je ne sais si mes mots sont puissants. Ce que je peux dire c'est qu'ici j'écris toujours avec le souci d'une démarche d'authenticité.

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  5. Pour répondre à ta question de fin de billet, oui. Bien sûr oui. je suis toujours extrêmement troublée d'apprendre que d'autres que moi font les mêmes expériences intérieures. J'ai en moi un nombre de phrases entendues dans ma vie, et je me souviens exactement, tout comme toi, de l'endroit où elles ont été prononcées, des circonstances et du ton de voix. Elles ont déterminé ma vie, et chacune d'elle revient de temps en temps à ma mémoire.
    Elles me font penser à ces espèces de champignons électroniques que l'on trouvait dans les flippers, et qui déviaient la trajectoire de la boule en métal.
    Jusqu'à ce que je fasse "tilt" il y aura de ces petites phrases qui modifieront perceptiblement ma trajectoire.
    Pensées plongeantes ou paroles fécondantes, tu as toujours des mots éclairants, en tous cas.
    ¸¸.•*¨*• ☆

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    1. Lorsque tu écris « extrêmement troublée », cela donne à entendre quelque chose de l'ordre de la perturbation.
      Je souligne cela, parce que pour ma part c'est plutôt quelque chose de « confortant », au sens : je ne suis pas encore trop à la porte de l'hôpital psychiatrique… ! Que d'autres aient vécu des expériences intérieures quelque peu comparables, même si l'expérience est toujours unique pour chacun/e, m'enrichit et me conforte.

      j'aime bien l'image du flipper ! Elle est pour moi encore plus parlante, si je m'imagine que je vois le truc tourné au ralenti… mais peut-être que parfois il y a des expériences quelque peu violentes …

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  6. Anonyme15/12/16

    Pour la majeure partie de ton texte on dirait que c'est moi qui parle sauf que moi je n'aurais pas su l'exprimer avec autant de talent. Pour vraiment apprécier un écrit ou un discours il faut nécessairement que qq chose en soi s'y reconnaisse, ce qui prouve que nous sommes "un" avec celui qui s'exprime. kéa

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    1. Mais si… moi je t'ai vu écrire des commentaires ça et là, avec le talent qui t'est propre ! et où tu disais mieux que moi ce que je pensais. C'est ça je crois qui enrichit…

      Je partage tout à fait ce que tu dis sur cette nécessité de s'y reconnaître quelque part. C'est quand même compliqué lorsque l'autre est dans un registre de pensée ou une structure mentale tellement différente de la nôtre, qu'on a beaucoup de mal à s'y retrouver. En même temps, c'est parfois enrichissant, mais il faut y consacrer beaucoup d'énergie pour que chacun rentre un peu chez l'autre… Je pense très concrètement à une personne dans mon entourage.

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  7. Nous sommes de véritables capteurs de mots et ceux que nous restituons et prononçons à notre tour sont captés et interprétés de manière parfois détournés! Pour ma part j'ai toujours été meilleur capteur que diffuseur!

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    1. Ah oui, ça, l'interprétation par l'autre ! C'est parfois assez terrible de constater que l'autre comprend quasiment l'inverse de ce qu'on a voulu dire. (Je pense à la personne que j'évoque dans le commentaire précédent).
      pratiquer la reformulation permet parfois de mieux se comprendre… quand c'est possible...

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  8. Charlotte15/12/16

    "Je suis là" m'a été dit par quelqu'un en qui j'avais toute confiance et qui m'a vraiment beaucoup réconfortée dans ce moment de grande souffrance.Tout est dit en 3 mots.

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    1. Oui, je comprends très bien ce que tu exprimes là…

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  9. Je crois aux mots, à leur pouvoir, leur influence sur une vie. Certains m'ont changée, certaines phrases m'ont clouée au sol, d'autres m'ont dessiné des chemins lumineux... Parfois on les reçoit immédiatement, parfois elles font leur chemin dans ma tête, toutes seules, sans bruit, et apparaissent soudain dans leur vérité parfaite...
    Tes mots ont une résonance... Parfois tes mots m'intimident...

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    1. C'est bien cela. J'aime beaucoup ton commentaire clair et précis.

      Mes mots t'intimident ? Je crois que je peux un peu comprendre…
      que cela, en tout cas, ne t'empêche jamais de commenter… comme tu le fais…
      je me vis comme quelqu'un de très ordinaire, et je peux t'assurer que ce n'est pas de la fausse modestie.
      J'essaie de dire les choses comme je les vis et ressens.
      Comme tu le fais sur ton propre blog, que j'apprécie beaucoup…

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  10. Les mots ont un pouvoir impressionnant sur moi, j'y suis très sensible, trop sensible. S'il s'agit de mots fécondants, pas de problème, ils me donnent des ailes. Par contre, si ce sont des mots perturbants, mes ailes tombent et j'ai ensuite du mal à me relever.
    Merci pour ce billet très intéressant, Alain.

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  11. Et je rajoute que, enfant, si j'ai manqué de paroles fécondantes, mes fils, eux, n'en ont jamais manqué, je voulais réparer ce manque, leur donner ce qui m'avait manqué.

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