mardi 6 mars 2018

Marchands de bonheur ?

Tout temps gagné grâce à la vitesse n’est pas utilisable pour le bonheur.
Cette phrase  me parle beaucoup. Elle est de ces phrases que l'on aimerait avoir trouvé soi-même, tant il est dit en peu de mots un essentiel.

Cela m'a rappelé une de mes meilleures notes en dissertation, au temps de ma jeune jeunesse,
où Il fallait commenter le chapitre 23 du Petit Prince : l’homme aux pilules qui étanchent la soif et font gagner 53 minutes par semaine :
— « Moi, se dit le petit prince, si j'avais cinquante-trois minutes à dépenser, je marcherais tout doucement vers une fontaine… »

Tout faire plus vite pour gagner du temps. Le temps c'est de l'argent. Les financiers ont colonisé le monde du travail (patrons compris), obligé de rechercher constamment « des gains de productivité financière » Nous devrions ainsi accéder à des gains de bonheur.

Sauf que le bonheur ne se fabrique pas dans des manufactures à bonheur.
Et cependant, je me demande souvent d'où vient cette propension d'y croire. 
Bien sûr la publicité nous fait à longueur d'année la promesse du bonheur par la possession du superflu, de l'inutile et de l'accessoire. Mais pourquoi cela fonctionne autant ?
Pourquoi recommence-t-on sans cesse alors qu'on est à chaque fois déçu ? 
Pourquoi une famille modeste, dans le papa est au chômage, et maman exploitée comme aide-soignante, contracte un crédit de 3000 € à Cofidis remboursable en 48 mois, pour s'acheter ce luxueux canapé cuir pleine fleur à « Cuir-Center », que le gosse va rayer allègrement avec son jean et s'en prendre une dans la tronche ? Et au final ils passeront en commission de surendettement. (cas réel).  

Le bonheur est dans le selfie. Vite un clic. Vite l'envoyer sur un rézogogo. Vite le regarder. Vite le jeter.
 Twitte again ! 
C'est ça le bonheur ? Ou est-ce nous qui collectivement amenons à ce point critique une société dans laquelle nous essayons de vivre ?


Peut-être que je commence à comprendre pourquoi, de plus en plus, je me déleste de beaucoup de choses matérielles, encombrantes, en ce compris des objets affectifs décontaminés et donc n'émettant plus aucune onde.
Je commence à comprendre pourquoi je vis une certaine jubilation à cela. Pourquoi je me sens plus aéré, plus libre, et pour une part plus heureux.

L'aisance matérielle (forcément relative) qui est la mienne aujourd'hui, me fait parfois regretter le côté spartiate de mon enfance, en particulier à la campagne. Ce temps où l'on découvrait le plaisir de l'attente.  Le jouet convoité on l’aurait à Noël prochain. De longs mois d’attente permettaient d’ouvrir ma boîte à rêves, mon jeu de construction intérieure pour m’inventer mille et une histoires que je mettais en œuvre concrètement. Sans ledit jouet.
Devenait-il encore nécessaire ?

Peut-être qu'en ce temps-là, et sans le savoir, je découvrais ce qu'il en était du bonheur intérieur. Celui qui nous vient d’ailleurs, là où il n'y a rien à acheter. Peut-être est-il là le secret de l'être humain. Que lui soit offert la possibilité d'accéder au bonheur par l'intérieur. Gratis.
 Comme une bienfaisance, non réductible à sa propre personne, mais suscité des profondeurs de l’âme. Un don venu d'on ne sait où, qui ne nous appartient pas.  Nous ne sommes que les fragiles dépositaires. En la matière rient ne peut s’acheter ni se vendre. 
Il s’agit moins de détachement que d’attachement à l’essentiel.


Le bonheur est une sensation fragile que l'on cultive avec une goutte de pluie et la douce brise de notre haleine. 

Désolation ultime du marchand d’illusions : 

— Nous n'avons pas ça en magasin !

34 commentaires:

  1. Et on comprend de mieux en mieux que le temps n'est utile que s'il est accompli pour être dans son monde de rêve, sans fioriture, sans accaparement et même en silence. La vitesse peut t'aider à gagner une course des 100m, mais elle ne t'aidera pas à faire une oeuvre d'art, comme cet artiste qui met son âme, sa finesse, son intelligence, son Temps pour le bonheur de créer. Le bonheur comme le disait Saint Exupéry( encore lui): "Si tu veux comprendre le mot "bonheur", il faut l'entendre comme récompense et non comme but, car alors il n'a point de signification;Celui-là a couru plus vite, et il a gagné, mais il ne saurait vivre de sa course gagnée. Le bonheur dit-il, c'était dans la démarche d'obtenir".

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    1. J'aime bien « le temps pour le bonheur de créer ».
      La récompense est sans doute le bonheur que l'on reçoit pour avoir donné sa propre création en partage.

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    2. Finalement comme le dit Ferré : "Le bonheur c'est pas grand chose, c'est juste du chagrin qui se repose."

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  2. Très émue par ton billet.
    Donc tu sais déjà tout le bien que je pense de ta lecture du monde.
    Et ta phrase poétique est merveilleuse.
    Merci Alain
    ¸¸.•*¨*• ☆

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    1. Oui, tu connais ma démarche. Et elle rejoint la tienne.
      C'est vrai qu'elle est belle cette phrase poétique. Je peux le dire puisqu'elle est venue sous mes doigts dans la spontanéité d'un instant. Je n'y suis pour rien, hormis peut-être le temps consacré à prendre quelque peu soin du rosier qui pousse sur ma terre intérieure…
      (« c'est le temps que tu as passé pour ta rose… » on connaît la suite)

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  3. Il me semble aussi qu'en vieillissant nous nous rendons compte de la vanité du matériel car nous nous rapprochons de l'inéluctable, et ce rapprochement nous enjoint d'apprécier ces petites choses qui n'ont pas de prix ;)

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    1. Tu as tout à fait raison. Vieillir est un temps de concentration vers lui l'essentiel de qui nous sommes.

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  4. Je me revois gamin, économisant sou après sou pour enfin acheter le Frison Roche qui me manque en livre de poche ou la maquette d'avion devant laquelle je vais rêver une heure avant de la choisir. mais quelle intensité dans ces instants là, il me semble que ces moments ont disparu chez les jeunes d'aujourd'hui. Le roi instantanéité écrase tout !
    Je crois que ce bonheur que tu décris et auquel j'adhère totalement, il se mérite et se "travaille" et cela n'est pas du tout dans l'air du temps...
    merci pour ce billet

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    1. Ah Manuel ! C'est un petit bonheur du jour de te voir ici.
      J'ai vécu des choses semblables. Ton témoignage m'évoque des souvenirs précis. je ressens cette intensité quelque peu perdue en ces temps de consommation sans frein. Cela changera probablement (Espérons-le), afin que ceux qui arrivent ne perde pas leur âme.

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  5. Tellement je suis en résonance avec ce que tu écris. Parfois je me dis que le côté "spartiate" de mon enfance a été -tout comme pour toi- une véritable chance. La solitude à la campagne m'a mise au monde. Pas de jouets ou si peu, mais des trésors d'imagination, de capacité toujours plus grande à rêver. Des heures de jeu avec des coquelicots à jupe rouge, d'observation des fourmis. Quelle chance inouïe j'ai eu, je la mesure aujourd'hui et j'en suis tellement reconnaissante à ceux qui m'ont oublié en ce temps-là. C'est grâce à eux si je suis qui je suis. Le bonheur quand on y a goûté enfant on ne peut plus se tromper sur ce qu'il est en vérité. Et pour le retrouver il suffit de sortir d'entre les murs, des villes, et d'aller marcher le front au soleil dans la nature. N'importe où, le visage au vent, je suis parfaitement heureuse.

    Merci :)

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    1. Merci beaucoup pour ce témoignage qui a beaucoup d'importance à mes yeux. Quelles que furent les apparences de nos histoires difficiles, des abandons et des manquements, personne au monde ne peut porter atteinte à la joie intérieure d'enfant qui nous habite de toujours à toujours et qu'on appelle bonheur quand on devient grand.
      Le simple de la vie de nature s'est imprégnée en nous. J'en viens à plaindre les enfants citadins dès leur naissance, qui vivent en appartements et qui ne peuvent même plus jouer dans la rue…

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  6. Je crois que les gens sont plus accros à la facilité qu'à la vitesse. Tout effort est devenu une violence faite à soi-même et aux autres. Ce qui permet, pour compenser, de se créer des besoins inutiles. Et les besoins inutiles auxquels les gens sont accros est un marché très lucratif.

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    1. SONT un marché très lucratif. :-)

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    2. Oui, tu as raison à propos de la facilité. C'est sans doute aussi lié avec la vitesse. C'est plus facile et ça va vite de mettre un surgelé au micro-ondes, plutôt que de passer une heure à cuisiner et à y prendre plaisir.

      Quant à ta correction… c'est en effet plus grammaticalement correct. Mais finalement EST donne une certaine force à une globalisation envahissante... si tu vois ce que je veux dire…

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  7. Le bonheur c'est très simple. C'est savoir ses contenter de ce que l'on a . Le bonheur c'est un état d'esprit.

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    1. Je souris à l'expression « c'est très simple » !
      Parce que se contenter de ce que l'on a… c'est quand même pas si simple non plus… surtout quand la sollicitation permanente invite sans cesse à « ne pas se contenter de… ». On le répète à l'enfant dès son plus jeune âge : « ne te contente pas de résultats moyens… ! Et puis fais du sport pour aller au-delà de tes limites… ! »
      ;-)
      Bien sûr, sur le fond je partage. Mais il faut avoir atteint ton degré de sagesse pour que ce soit simple…

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  8. Evidemment, surtout quand c'est dit de façon si poétique. Et je comprends et conçois totalement ce bonheur intérieur, cette richesse qui ne se compte ni ne se mesure...
    N'empêche, ça fait 25 ans que j'expérimente la méthode spartiate, et je ne serais pas contre souffler un peu. ;-)

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    1. Figure-toi que j'ai pensé à cela. (Ta dernière phrase) mon petit doigt que j'utilise peu sur le clavier me soufflait « tu parle comme un nanti ».
      Bon : on ne peut pas tout exprimer dans un petit billet…
      Donc merci de rappeler délicatement cela. Il y a bien sûr, en premier, les besoins fondamentaux et vitaux de base à satisfaire légitimement, y compris des besoins de bien être matériels. L'environnement et un prolongement de soi-même. Notre bulle personnelle d'existence est partie intégrante de nous-mêmes. On sait bien ce qu'il en est des situations de précarité. Bénis soient ceux et celles qui donnent de leur temps pour ces justes causes.
      Et je souhaite de tout cœur que du souffle te soit redonné en ce sens…
      :-)

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  9. en te lisant, plutôt que le mot Bonheur, j'ai pensé à "être heureuse"
    Le bonheur pour moi est tellement général et ne se résume pas à se satisfaire de ce qu'on a... être heureux, ça se passe au fond de nous
    Le matin je peux décider d'être heureuse, et même sans raison: le simple bonheur d'être en vie!

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    1. C'est assez ontologique ta réflexion…
      "ETRE heureux" : une philosophie de l'être-étant-heureux.
      On est proche des béatitudes de l'Évangile.
      Ce n'est pas pour me déplaire...

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  10. Charlotte8/3/18

    Entièrement d'accord avec ce que tu as écrit.
    Le bonheur ne vient pas de ce que l'on possède ( bien que c'est quand même formidable d'avoir une maison, une voiture un frigo avec de la nourriture dedans etc) mais de ce que l'on crée de bon et de beau à partir de ce qu'on a, est, devient.Il faut toujours du mouvement...mais le temps ne presse pas.
    Le bonheur maintenant c'est de t'écrire cette note mais je risque de perdre un peu de ce bonheur en me disant que je m'exprime mal, que je cherche les mots, que je dois aller faire quelque chose d'autre par exemple aller mettre une machine en route au lieu de goûter à l'instant présent...
    Allez salut Alain mon homme m'appelle!

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    1. À propos de « posséder », c'est toute cette dialectique personnelle du rapport aux biens matériels et à la richesse.
      Où est ma frontière entre le nécessaire à la satisfaction de mes besoins et aspirations, par rapport à mon superflu et inutile pour y parvenir ?
      Mais c'est aussi une dialectique collective quant à la répartition des biens de la planète entre tous. Et celui qui possède beaucoup n'est guère disposé à donner beaucoup de ce qu'il possède… c'est pour cela que généralement la redistribution est imposée ( par l'impôt, droits de succession, préemption, expropriation, nationalisation, etc.…) puisqu'elle n'est guère spontanée.

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    2. Avoir de l'avoir dans ses tiroirs, chantait A Souchon...ce bonheur de posséder est illusoire et apporte une satisfaction bien fugitive... les sollicitations nombreuses nous conduisent parfois malgré nous à succomber...le bonheur est ailleurs, encore faut il être en capacité de résister, de le trouver et comprendre que toute cette publicité n'a pour seul but de nous prendre pour des gogos...l'âge permet sans doute d'être plus raisonnable, plus réfléchi aussi d'où une certaine sagesse.
      c'est toujours très intéressant de passer par ici.
      belle journée

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  11. Plus nous nous précipitons et plus nous passons à côté du bonheur...nous le savons et pourtant nous l'oublions vite....Il nous faut prendre le temps de savourer ce qui nous est donné

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    1. Tu as raison… savourer demande du temps…
      manger gloutonnement ce n'est pas déguster, et pourtant il peut s'agir du même mets

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  12. Anonyme10/3/18

    À la fête, l'enfant est captivé par les ballons multicolores jusqu'au moment où il se rend compte qu'il a abandonné la main de sa mère. Alors, aucun marchand d'illusion ne pourra le distraire de son vrai besoin. C'est ça la Connaissance de soi ! kéa

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    1. En effet, j'aime beaucoup ta métaphore !

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  13. Merci de faire l'éloge de la lenteur, parfois j'oublie.
    Mais voilà un moment que je rêvasse sur les "objets affectifs décontaminés". Tu peux expliquer ? Comment décontaminer des objets affectifs et pourquoi le faire ? M'intrigue...

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    1. Disant qu'il faut lire cette expression à « la forme passive », comme un constat. Il y a des objets auxquels je tenais comme à la prunelle de mes yeux, objets le plus souvent sans grande valeur marchande, mais qui avaient une forte charge affective pour moi. Et puis un jour… bien des années après… ils ont perdu cette valeur affective.
      Donc je n'ai fait aucun acte de décontamination ! Et pourquoi garder une « bricole » qui ne veut plus rien dire. Qui n'a plus aucune signification ni pour moi ni pour personne…
      En revanche, d'autres objets gardent leur attachement, parce que ce à quoi ils se rattachent demeure précieux pour mon propre devenir.
      est-ce que c'est plus clair ?

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    2. Oui je comprends le concept, mais je ne sais pas comment "désattacher" les objets. Pour moi ils gardent tous leur valeur affective. Même par exemple, le cadeau d'une amie qui ne l'est plus aujourd'hui reste important en souvenir de cette amitié qui a été très forte et très belle. L'amitié n'est plus, mais le souvenir de l'amitié demeure, et l'objet reste imprégné de cela. Et toutes mes bricoles veulent dire quelque chose, que ce soit au présent ou au passé.

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  14. Ce que tu dis me fait penser au plaisir que nous avons, mon mari et moi, d'aller dans la petite maison bleue de mon enfance. Et je me dis tout le temps : quelle chance nous avons ! Là-bas, peu de confort, un peu comme à l'ancienne, et pourtant, comme nous aimons y aller ! Là-bas, nous prenons le temps. Là-bas, nous nous asseyons devant la maison, et nous regardons, nous écoutons, nous prenons le temps de vivre. C'est simple finalement le bonheur ! Il n'y a pas besoin d'en avoir plein les armoires ! :-)

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    1. J'aime beaucoup ton exemple, parce qu'il est très concret et dit beaucoup de choses.
      Il me semble que le bonheur nécessite une certaine simplicité. Et à tout moins une simplification de soi-même et de son environnement.

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  15. Tout se résume dans cette phrase : "Il s’agit moins de détachement que d’attachement à l’essentiel."
    J'aime beaucoup votre réflexion sur le bonheur ; une longue attente pour certains, alors qu'il est là, déjà là si on sait le saisir ...

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    1. Merci d'apprécier.
      La fin de votre dernière phrase évoque cette difficulté « le saisir ». Sans doute faut-il savoir plonger en ce l'endroit ou il réside, et où parfois il se cache tellement à nous…
      je me demande si nous sommes tous égaux quant à cette faculté...

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